Une espèce en voie de disparition – Lavie Tidhar

Dans le roman Goldfinger, Ian Fleming énonçait la règle suivante : « Une fois, c’est un hasard. Deux fois, c’est une coïncidence. Trois fois, c’est une action ennemie ». Suis-je le jouet d’un complot ? Des influences invisibles m’invitent-elles à suivre une autre voie que celle que je m’étais tracée ? Après Halcyon Years d’Alastair Reynolds – un récit hard-boiled dans l’espace -,  après Le Test de Rungholt de Laurent Genefort – une enquête médico-légale aux sujets extraterrestres -, le troisième livre que je chronique en ce mois de janvier, sur ce blog normalement dédié à la science-fiction, est à nouveau un roman policier refourgué sous le label imaginaire. Je dois me résoudre à l’idée que des forces cachées sont à la manœuvre, et que cette histoire n’est plus tout à fait la mienne mais celle d’un « troisième homme ».

Bref, j’ai lu Une espèce en voie de disparition de Lavie Tidhar, premier titre de la collection Une Heure-Lumière en 2026. Je passe tout de suite aux aveux : j’y allais à reculons. Cela pour deux raisons. La première est que cette novella est présentée comme une histoire alternative dans laquelle l’Allemagne nazie a gagné la guerre, or le troisième Reich triomphant plantant son drapeau sur le crâne incliné d’une Europe conquise est un cliché éculé de l’uchronie devenu lassant. La seconde est que, bien qu’admirant le travail d’Aurélien Police, je n’aime pas cette couverture.

Malgré ces réserves initiales, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Sa réussite tient beaucoup au choix narratif de l’auteur qui, dès les premières pages, instille le soupçon – procédé judicieux dans le cadre formel du roman noir – et conduit tout droit au twist final. La narration est confiée à un observateur extérieur, plutôt qu’au protagoniste principal de l’histoire. Ce témoin ne voit pas tout, formule des hypothèses sur ce qu’il ignore, et révèle au lecteur des éléments inconnus du personnage central. Son récit impose une construction et un rythme particulièrement efficaces pour faire fonctionner les mécanismes d’un texte d’une petite centaine de pages.

Quant à l’histoire elle-même, Une espèce en voie de disparition, où il est souvent question de cinéma d’avant et d’après-guerre – est un hommage appuyé au film Le Troisième homme (1949) de Carol Reed. Les clins d’œil y sont nombreux. Scénariste allemand de seconde zone, Gunther Sloam quitte Berlin pour s’envoler vers Londres au secours d’un ancien amour, l’actrice Ulla Blau. Dans une lettre envoyée deux semaines plus tôt, elle lui confie avoir des ennuis et requiert son aide. Sloam débarque dans la capitale britannique n’est plus que l’ombre d’elle-même, laissée en ruine par la guerre et l’occupation allemande, livrée à la misère et aux trafics. À peine arrivé, il est soupçonné du meurtre de son ancienne maîtresse par la Gestapo locale dont l’enquêteur n’est autre que… le narrateur. Nous suivons les déboires de Sloam à travers Londres, dans un pure atmosphère de roman noir.

Si les éléments de contexte sont donnés, Lavie Tidhar ne développe pas plus que nécessaire le concept uchronique et nous épargne toute la lourdeur inhérente à une occupation nazie de l’Europe. Il reste dans le cadre du récit policier, avec une approche à la Tarantino, et un final qui relève de la catharsis. Je crois qu’une autre approche dans un texte aussi court aurait été casse-gueule.

Dans Une espèce en voie de disparition, Lavie Tidhar propose un texte aux accents de roman noir très maitrisé, évitant les chausse-trappes d’une uchronie pesante et éculée. Une très bonne lecture que je recommande.


Ailleurs : Gromovar (pour la VO),


  • Titre : Une espèce en voie de disparition
  • Auteur : Lavie Tidhar
  • Publication : 2 janvier 2026, Le Bélial’, coll. Une Heure-Lumière
  • Traduction : Julien Bétan
  • Nombre de pages : 112
  • Format : broché (11,90 €) et numérique (6,99 €)

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