
Écrivain de science-fiction depuis les années 80, mais aussi anthologiste et critique, Claude Ecken reste étonnamment discret dans le paysage éditorial. C’est d’autant plus surprenant qu’il figure, à mes yeux, parmi nos meilleurs novellistes. Avec un goût affirmé pour la hard-SF, certains l’ont même comparé à Greg Egan. La comparaison se tient : Claude Ecken ancre ses récits dans une science rigoureuse – ajustée au plus près des connaissances actuelles. Son œuvre, à l’instar de celle de l’auteur australien, revêt en outre une dimension moraliste.
Le 1er septembre 2025, les éditions Flatland publient le recueil de nouvelles L’Échelle de Reuters. Celui-ci constitue le troisième volume consacré à l’œuvre de Claude Ecken sous la forme courte. Il succède à Le Monde tous droits réservés publié chez Le Bélial’ en 2005 et récemment réédité, et Au réveil il était midi publié en 2012 chez L’Atalante. Ce nouveau recueil rassemble dix-huit nouvelles écrites entre 2004 et 2018, ainsi que quatre intermèdes courts, de moins d’une page, à ne pas négliger pour autant.
Les textes sont organisés suivant une logique thématique, lissée par la grande diversité des sujets abordés, mais aussi temporelle : on va du plus proche (ici et demain) jusqu’au plus lointain (la galaxie dans plusieurs milliards d’années).
Au plus proche, Claude Ecken propose une réflexion sur les technologies actuelles et leur prolongement possible quelques années devant nous. Les thèmes abordés sont les médias, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, la génétique, la santé, la biologie et l’environnement. À travers elles, il illustre comment les innovations, détournées de leurs intention première, tendent à devenir des instruments de profits ou de contrôle, à l’encontre de l’humanité. On frôle la dystopie à chaque page. C’est dans ce registre – l’avenir proche – qu’il se révèle le plus percutant. Son regard sur la société est lucide, précis et nuancé. Loin de toutes pensées convenues ou superficielles, il creuse ses idées avec rigueur. La réalité est complexe, sous-tendue de courants contradictoires, Claude Ecken en a bien conscience. Les textes, notamment sur la thématique de la santé, démontrent une expérience de la vie et une réflexion que l’on ne trouverait pas chez un auteur beaucoup plus jeune. L’émotion qui s’en dégage les rend d’autant plus précieux.
Au plus loin, Claude Ecken envisage le voyage interstellaire à grande échelle, la recherche vaine désespérée d’une vie ailleurs, ou au contraire la rencontre avec l’altérité, mais aussi le devenir de l’univers et donc de l’humanité sur des milliards d’années. De facture plus classique, on ressent dans ces textes l’influence d’auteurs célèbres, allant de Stephen Baxter à Olaf Stapledon. S’ils paraissent moins originaux, voire pour certains datés, ils s’en dégage toutefois un sense of wonder, ce vertige propre à ce type de récits qui se libèrent des contraintes rigides du monde présent. C’est aussi pour ces envolées qu’on aime la science-fiction.
« En fait, les étalons, c’était nous, au service des jockeys du numérique, qui, dans les haras informatiques, mesuraient nos performances et anticipaient nos faiblesses. Pour délivrer un médicament, il faut une prescription validée par un diagnostic. Nous sommes devenus, à nos corps consentants, des tests sur pattes, des compteurs biologiques, des capteurs à ADN, de la chair à données. »
En outre, et c’est l’un des plaisirs de cette lecture, Claude Ecken jour sur la variété des formes narratives, allant du polar à la poésie en prose. Cette diversité s’accompagne d’un style maîtrisé, de la phrase travaillée jusqu’au mot, de l’écriture fluide mais rigoureuse, et de la tournure qui fait mouche.
Tous les textes n’ont pas la même force – est-ce jamais le cas dans un recueil de nouvelles ?- mais l’ensemble est d’une grande richesse. L’Échelle de Reuters compte parmi les meilleurs recueils de nouvelles que j’ai lu cette année. L’œuvre de Claude Ecken continue d’étonner par sa lucidité et ses qualités littéraires. Si vous avez un goût pour les récits de science-fiction qui s’intéressent à la science et à ses conséquences sociétales, sans mettre de côté l’émotion, il s’agit là très certainement de l’une des très bonnes lectures de la rentrée.
D’autres avis : Le Nocher des livres,
- Titre : L’Échelle de Reuters
- Auteur : Claude Ecken
- Publication : 1 septembre 2025, Flatland, coll. La fabrique d’horizons
- Illustration de couverture : Philippe Caza
- Nombre de pages : 376
- Format : papier (20 €) et numérique (6 €)
Je ne suis pas fan de l’auteur, je n’ai pas un bon souvenir de son recueil Le Monde tous droits réservés mais je l’ai lu il y a plus de quinze ans. Je vais peut être me laisser tenter par celui-ci !
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Ce recueil regroupe des textes bien plus tardifs que Le Monde tous droits réservés. L’auteur a mûri. Je pense qu’il y a de nombreux textes dans ce recueil qui devraient te plaire.
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Je suis tout à fait d’accord avec toi : un très bon recueil dont je me suis délecté ! On y trouve de quoi s’enchanter et aussi de quoi se poser de nécessaires questions.
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