
Robert Jackson Bennett — auteur estampillé AMI avec six romans au compteur depuis les premiers jours de la création de la collection dirigée par Gilles « c’est pas une collection, mais un département éditorial » Dumay — a récemment vu sa trilogie « Les Cités divines » recevoir l’honneur d’être la première œuvre publiée en format collector relié chez Albin Michel Imaginaire. Du très beau livre. Le premier tome, La Cité des Marches, est sorti en février de cette année. Ce n’est donc que quelques mois plus tard que le deuxième volume, La Cité des Lames, nous est arrivé, en octobre. On apprécie de n’avoir pas à attendre trois ans entre deux volumes ! Cela dit, si La Cité des Lames est bien une suite de La Cité des Marches, selon un après chronologique, le roman développe une histoire indépendante, certes située dans le même univers, mais les points principaux sont rappelés, certes faisant appel à des personnages communs, mais cela n’a pas grande importance. Bref, rien n’empêche de le lire sans avoir lu La Cité des Marches, on se privera seulement d’une certaine familiarité avec le monde créé par Robert Jackson Bennett.
Ce monde, parlons-en. L’auteur qui avait promené ses lecteurs dans un univers médiéval dans la trilogie des « Maîtres Enlumineurs » opte ici pour un univers de fantasy steampunk, avec voitures à moteur, trains intercités, gaz et électricité à tous les étages, et armes à feu balbutiantes. Tout l’intérêt de la trilogie se situe dans le fait qu’au lieu de seulement plaquer une esthétique sur un récit, tel un décor peint de pièce de théâtre, Robert Jackson Bennett fait de ce moment de bascule technologique un moment de bascule philosophique. Le moteur des récits dans cette trilogie est l’opposition entre le vieux monde et sa culture morte, ses dieux anéantis, et un nouvel ordre qui s’impose. La Cité des Marches rapportait les aventures de Shara Thivanin, agente du pays de Saypur, envoyée à Bulikov, la capitale du Continent ancien dominant devenu dominé, pour y affronter des résurgences divines d’une autre époque.
Dans La Cité des Lames, la générale Turyin Mulaghesh partie en retraite depuis la bataille de Bulikov racontée dans La Cité des Marches, où elle n’était qu’un personnage secondaire, reprend du service à la demande de Shara Thivani, et s’en va enquêter sur des incidents mystérieux à Voortyashtan, sur le Continent. On devine que le divin va encore pointer le bout de son nez d’une manière ou d’une autre. Quand bien même Robert Jackson Bennett reprend le même schéma, il en tire un roman très différent. En premier lieu, parce que Turyin Mulaghesh est un personnage très différent de Shara Thivani, et qu’elle ne projette pas les mêmes traumatismes personnels sur les événements dont elle va être le témoin. Mulaghesh est une soldate qui a connu son lot d’horreurs, et qui en a commis plus qu’elle ne l’aurait dû. Ce souvenir qui la hante la rapproche inévitablement de l’ennemi invisible qu’elle est venue combattre : une ancienne déesse de la guerre et de la destruction, une image miroir en quelque sorte. C’est ce point précis qui selon moi donne tout son sel au récit.
En comparaison, toutefois, je suis moins enthousiaste qu’à la lecture du premier tome, sans doute parce que la part de découverte de l’univers et de son originalité ne joue plus. Mais aussi en raison des thématiques abordées, plus classiques. J’avais été charmé par une certaine audace chez l’auteur qui dressait un portrait de notre monde, notamment sur le rapport que les hommes et les sociétés entretiennent avec le divin et la croyance. Là où La Cité des Marches était parfois obscur, La Cité des Lames s’avère un page-turner peut-être plus efficace, mais aussi plus classique, entièrement tourné vers le déroulé et la résolution de l’enquête, mais faiblit sur ce qui l’entoure, et notamment ses personnages secondaires. Heureusement, Mulaghesh sauve le casting. Ce n’est pas souvent qu’on croise en fantasy une héroïne de soixante ans dont la détermination à soigner le monde n’a pour équivalent que la souffrance de lui avoir fait du tort. Je crois que Robert Jackson Bennett n’essaye plus de surprendre le lecteur, il l’a fait dans le premier tome, il essaye de faire vivre ce monde et y développe des histoires qui fonctionnent, assurément, mais auxquelles il manque ce petit zeste en plus qui relève le plat.
Croyez bien que je ne critique que pour justifier de mon rôle de chroniqueur (*mouvement de cape dans le vent, au ralenti*), mais j’ai pris grand plaisir à lire La Cité des Lames. Là où Robert Jackson Bennett est très bon, c’est dans l’écriture de scènes épiques qui mettent le lecteur au bord de son siège, du grand spectacle livré par des mots plutôt que par des mouvements de caméra et des coups de tambours dans une bande son surmixée bande-son. Je ne lis pas souvent de la fantasy mais quand elle se présente ainsi, j’aime bien.
D’autres avis : Gromovar, Au Pays des Cave Trolls, Book en Stock, le Nocher des livres, Sometimes a book, RSFblog,
- Titre : La Cité des lames
- Série : Les Cités divines T2
- Auteur : Robert Jackson Bennett
- Traduction : Laurent Philibert-Caillat
- Publication : 2 octobre 2024, Albin Michel Imaginaire
- Illustration de couverture : Didier Graffet
- Nombre de pages : 576
- Support : papier (27,90 €)
Très beau mouvement de cape celà dit. Bon, j’avais carrément adoré les « maîtres enlumineurs » donc je suis très très facile à convaincre sur ce coup-là…
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Mon travail ici est fait alors. C’était simple, il suffisait que je donne un titre et un auteur !
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Le mouvement de cape, sans être décisif, était tout à fait élégant…
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Bien d’accord avec toi, ça claque et ça vole. Je reste du coup très bon public de cela même si ça fait parfois un peu bis repetita. J’ai d’ailleurs bien aimé voir des liens apparaître avec le tome 1 au détour de certains personnages là où j’ai cru un temps que ce sera bien plus indépendant. J’aime bien quand les univers font sens comme ça et que les cartes se déploient.
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Pour le moment, je suis dans le tome 2 des maîtres enlumineurs, la cité des lames, ce sera pour après 😉
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