
Question difficile que celle du style, livrée à l’appréciation personnelle mais soumise à des injonctions qui relèvent du rapport de domination culturelle au sein de la construction qui distingue la grande littérature et le reste. Le style est l’essence même de l’art littéraire. Et nous sommes en France, nous aimons le style. Pour chaque phrase bien troussée, c’est trois orgasmes à Saint-Germain. Sans style, on écrit des manuels techniques ou des essais universitaires, mais on ne fait pas de littérature.
Je n’ai jamais su très bien où me placer par rapport à ça. Ce que je recherche dans les livres, c’est avant tout les idées. Mais j’aime quand ils sont bien écrits. Mais c’est quoi un livre bien écrit ? Bref…
Ma première rencontre avec Michael Roch fut lors d’un salon du livre à Paris. L’auteur y présentait son roman Le Livre Jaune, et je venais de discuter avec Davy Athuil, le directeur des éditions Mu qui le publiaient. Davy Athuil est ce genre de personnage tellement sympathique qu’il vous ferait acheter tout son catalogue sans même que vous ne vous en rendiez compte. Donc j’ai acheté et lu Le Livre Jaune. Je ne l’ai pas aimé. Puis j’ai acheté et lu Moi, Peter Pan, que je n’ai pas aimé non plus. Et donc, je viens d’acheter et de lire Les Choses immobiles, parce… parce que les raisons qui m’ont fait ne pas apprécier les précédents romans de Michael Roch ne me satisfont pas moi-même.
Mon souci avec l’œuvre de Michael Roch est purement une question de style. Pour moi l’auteur en fait trop, beaucoup trop. Comme avec les deux précédents, j’ai lutté pour ne pas abandonner ma lecture de Les Choses immobiles. Lorsque la plume m’est hermétique, elle dresse des murailles entre les mots et les idées. Je reconnais toutefois à Michael Roch le talent, et l’intelligence, d’adapter son style à ses récits. S’il était précieux dans Le Livre Jaune, il se fait ici plus expérimental. Phrases et chapitres courts, déstructurés, brisés par une ponctuation en perte de repère, éclatement de la narration. Et ce choix entre en résonance avec le récit qu’il propose à ses lecteurs. C’est là que ça se complique pour moi car Les Choses immobiles est un bon livre que j’ai apprécié lire une fois la barrière stylistique traversée.
« T’as plus envie de ce monde, dehors. T’as plus envie de lutter ni de t’enivrer pour faire semblant de supporter la lutte. T’as pas envie de mesurer ta valeur ni qu’elle serve, pion de merde, à d’autres desseins faits d’ignorance, d’opacité, de tromperie. »
Martinique, 2037. Suite de la mort de son père en métropole, Charles Gaspard se réfugie en Martinique où son frère l’accueille et l’entraine dans le mouvement indépendantiste. Charles est une sorte de Meursault dont l’apathie entre en conflit avec l’injonction à prendre parti qui lui est faite. Sa relation avec son frère, sur fond de douleurs passées et drame familiale, est toxique. Ce sont deux frères aussi brisés que l’est la Martinique abandonnée par le pouvoir politique hexagonal. Les parallèles se tracent à tous les niveaux, de l’intime au politique. C’est un roman sur la déstructuration des êtres, des peuples, des sociétés et des géographies. C’est une histoire de sexe, de drogue, de violence et de révolution. C’est surtout un roman qui s’appuie sur les études décoloniales pour ouvrir la critique et explorer les diverses formes de domination et de subordination raciales, économiques, mais aussi familiales et sexuelles. Dans Les Choses immobiles, la violence du colonialisme trouve un écho dans la tentation héroïque et viriliste qui peuvent s’exprimer dans l’action des mouvements d’indépendance. Sexisme, homophobie, haine de l’autre, voire fascisme, s’y développent aussi bien. Michael Roch cherche une autre voie pour sortir des schémas imposés à travers le parcours de Charles qui devra aller conquérir sa propre liberté. Il tombe parfois dans le piège de l’exercice didactique notamment dans les passages les plus politiques qui rompent maladroitement le parti pris stylistique, comme un acteur qui sortirait de son personnage pour s’adresser au public.
Et donc, je n’ai pas aimé Les Choses immobiles et j’ai aimé Les Choses immobiles, comme tous les livres que j’ai lus de Michael Roch, en fait. C’est pourquoi je continue de le lire et ce pourquoi il faudra un jour que je lise Té Mawon, publié chez La Volte, la maison d’édition qui publie des livres qui me passent complètement par-dessus la tête, et dont je sais que je l’aimerai autant que je ne l’aimerai pas. Probablement.
D’autres avis : Weirdaholic, Le Nocher des livres, Yuyine,
- Titre : Les Choses immobiles
- Auteur : Michael Roch
- Edition : 23 août 2023, Mnémos, sous le label Mü.
- Nombre de pages : 144
- Support : papier et numérique
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