L’infini vu d’avion – Philippe Cousin

Il m’arrive au hasard du calendrier des parutions et des propositions des éditeurs – je remercie ici Lionel Evrard – de découvrir des auteurs qui officient à la limite de nos genres de prédilection. C’est le cas de Philippe Cousin. Dessinateur dans Pilote, Fluide Glacial et Le Monde, nouvelliste fantastique chez Denoël dans la mouvance Andrevon, romancier chez Flammarion et au Rocher, il a construit une œuvre variée, hors des sentiers balisés. L’infini vu d’avion, publié chez Flatland avec un blurb de Jean-Pierre Andrevon qui le présente comme « un homme de style plutôt qu’un homme de thèmes », est son dernier recueil en date. Et si l’étiquette est juste, elle mérite d’être nuancée, car les thèmes sont bien présents.

De la part d’imaginaire. Quelques nouvelles du recueil s’inscrivent de manière tangentielle dans des genres identifiables : la nouvelle éponyme se déroule en 2053, en Savoie, « Mode d’emploi » convoque une figure de la SF classique, le robot, « C’est moi le héros » brouille la frontière entre réel et imaginaire à travers  des épisodes psychotiques, et plusieurs récits versent dans un réalisme magique discret. Mais la vraie ligne de force du recueil est ailleurs. Cousin pratique ce qu’on pourrait appeler la métaphore incarnée – terme que j’emprunte à weirdaholic pour sa pertinence – et qui consiste à prendre une idée abstraite — le sens de la vie, la fuite du temps, une passion mise de côté — et lui donner corps dans un objet ou une situation concrète. Un boomerang qui revient des années plus tard à la faveur d’une rencontre. Une minuterie qui s’allume et s’éteint pendant que des personnages se racontent leur existence. Une clé qui règle la vitesse de rotation de la Terre. Le procédé, répété d’une nouvelle à l’autre, constitue le vrai moteur de l’ensemble.

Le recueil dans son ensemble ses construit autour de cette formule — « l’infini vu d’avion » — qui revient dans presque chaque nouvelle, déclinée sous des formes légèrement différentes, comme un leitmotiv. Elle désigne chez Cousin un instant particulier : le moment de bascule où un personnage perçoit sa propre vie en surplomb, dans toute sa petitesse et sa grandeur simultanées. C’est un instant de tous les possibles, une épiphanie, et c’est précisément ce que les nouvelles cherchent à provoquer chez le lecteur.

Cet effet de hauteur est renforcé par un procédé récurrent : l’entrelacement de la petite vie des personnages et de la grande Histoire. La seconde guerre mondiale, la figure de Nelson Mandela, l’assassinat de John Fidgerald Kennedy, les premiers pas de l’homme sur la Lune, Tchernobyl, etc — autant d’événements qui surgissent dans le cours ordinaire des existences et les mettent brusquement en perspective du point de vue des personnages. Il y a un dialogue constant entre l’intime et l’Histoire. Les destins individuels croisent des événements collectifs, politiques ou technologiques, qui reconfigurent les vies. Cette tension nourrit une réflexion discrète sur la mémoire, sur les idéaux d’hier, sur les compromis d’aujourd’hui.

Les personnages évoluent dans des contextes très différents, mais tous semblent habités par une même interrogation : comment donner sens à ce que nous vivons ? La réponse n’est jamais littérale. Elle passe par des situations où l’intime et le collectif s’entrelacent : les événements historiques se lient aux trajectoires personnelles ; des choix banals résonnent comme des décisions existentielles.

Enfin, plusieurs nouvelles interrogent notre rapport contemporain à la transmission — savoirs standardisés, création préformatée, dilution de l’effort intellectuel. Il y a, dans L’infini vu d’avion, quelque chose d’âpre, de désenchanté. Les personnages de ces nouvelles ne se contentent pas d’être confrontés à l’étrange, ils font face à la médiocrité du monde réel, à la dissolution des liens humains, à cette conviction amère que « la transmission entre les êtres humains n’existera bientôt plus, il n’y aura plus que des livraisons. Des livraisons de savoir ou de création, préformatées. » Face à cette évolution, le recueil défend une autre logique : non pas livrer un message clé en main, mais transmettre une étincelle, laisser au lecteur l’espace de son propre vertige. L’écriture de Cousin, souvent légère et ironique, sait alterner le sérieux et le sourire, Chaque phrase est pesée, non pour impressionner – le style est limpide, sans artifice – mais pour éclairer.

Si l’art de la nouvelle est la quintessence de la science-fiction, il se déploie aussi dans la littérature blanche et à ses frontières avec les genres. Amateur de la forme courte, je suis toujours avide d’y goûter sous des plumes diverses. Si tel est votre cas, L’infini vu d’avion de Philippe Cousin est une lecture à vous recommander.


Ailleurs : Weirdaholic,


  • Titre : L’infini vu d’avion
  • Auteur : Philippe Cousin
  • Publication : 16 février 2026, Flatland
  • Nombre de pages : 386
  • Format : broché (22 €) et numérique (5 €)

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