Le Maître – Claire North

Accompagnés de la voix d’un mystérieux narrateur, nous étions à Venise en 1610 et nous suivions Thene dans Le Serpent. Puis nous fumes à Bangkok en 1938 et nous suivions Burke dans Le Voleur. À la fin de ce deuxième tome de la trilogie de La Maison des jeux, Claire North nous dévoilait le Grand Jeu qui se jouerait, celui où La Maîtresse des Jeux se verrait devoir défendre son titre. Nous sommes désormais ici et maintenant, et l’échiquier est le monde. Le Maître conclut la trilogie. Il sort le 19 janvier dans la collection Une Heure Lumière chez Le Bélial’.

Une ville, un pays, la planète, à chaque tour l’enjeu croit. Les volumes précédents ont fait monter les enchères, révélant qu’une partie toujours plus vaste se jouait en arrière-plan et Claire North disséminait discrètement des indices qui s’assemblent dans Le Maître. La partie d’échec finale se devait donc d’être à la hauteur. Il y a toutefois un danger à faire se reposer une série sur la promesse d’un toujours plus grand, toujours plus fort. C’est celui de la surenchère absurde au point d’y perdre la crédibilité du récit. Et dans Le Maître, surenchère il y a. Inévitablement. Claire North ne pouvait faire autrement dans une trilogie où, depuis les premières pages, elle nous dit que des royaumes se jouent aux tables de sa mystérieuse Maison des jeux.

« Des gouvernements chutent et des économies déclinent. Des banques s’effondrent, des ordinateurs tombent en panne, des militaires se rebellent, des frontières se ferment, des contrats partent à vau-l’eau, des oléoducs s’assèchent, des satellites brûlent, des hommes meurent, le monde tourne et la partie continue. »

La crainte du dérapage dans la folie des grandeurs a habité les premiers instants de ma lecture de ce troisième tome tant attendu, je dois bien l’avouer. Mais Claire North sait ce qu’elle fait et elle assume son récit, en se montrant subtile dans la démesure. Elle joue complètement de la surenchère promise et ne montre aucune retenue dans la débauche de moyens qu’elle jette dans le Grand Jeu. Les sommes dépensées de part et d’autre par les deux adversaires sont sidérantes. Le nombre d’hommes sacrifiés l’est encore plus. Des armées s’affrontent aussi bien sur terre que dans les airs. Des ministres tombent, des généraux meurent, les mafias et les assassins s’écharpent, et les services secrets ou de police s’enflamment. À ce point d’absurde que rapidement on le dépasse, comprenant que ni l’enjeu de la partie qui se joue ni celui du roman n’est véritablement là. Le Grand jeu ne connait pas de raison autre que la sienne propre.

Ainsi, Argent, ce personnage qu’on devinait être le narrateur depuis le début se dévoile et affronte La Maîtresse des Jeux pour gagner La Maison, et à travers elle les rênes de la destinée du monde. Pour gagner, il faut abattre l’autre, tout simplement. Les adversaires n’ont que deux choix pour mener cette partie. Se cacher ou courir. La Maîtresse, dont les moyens sont infiniment supérieurs choisit la première option, tandis qu’Argent n’en a d’autre que courir. Narrateur jusqu’au bout, c’est le récit d’Argent à la première personne que l’on suit alors qu’il s’échappe et parcourt le monde dans une fuite sans fin, évitant de près la mort à chaque étape. Préparé depuis des siècles, le Grand Jeu va durer une dizaine d’années. Autant de destructions, de pertes de vie car l’histoire du monde ne saurait s’écrire autrement que dans la violence jusqu’à ce que sur l’échiquier, où tout et tout le monde est un pion à jouer, le roi tombe.

Le Maître est une conclusion pour le moins explosive et grandiose à la trilogie. On y retrouve les personnages croisés précédemment, chacun à un rôle à jouer, et toutes les pièces s’assemblent. Tel un joueur d’échec stratège et patient, Claire North a savamment construit son récit depuis Le Serpent. La partie mise en scène est un prétexte à dénuder l’humanité et le fonctionnement du monde pris dans la dynamique brutale des contraires qu’ils soient politiques, philosophiques, économiques ou simplement humains. La logique affronte les émotions et l’intellect les sentiments. Qui écrira l’Histoire est affaire de choix personnel,… ou de hasard. On ne pouvait écrire mieux pour terminer là une trilogie enthousiasmante tant par sa construction que dans son écriture. Avec La Maison des jeux, Claire North nous offre une grande histoire nourrie par un regard acerbe et cruel sur le monde et l’humanité. Une très belle réussite.


D’autres avis : Yuyine, Au Pays des Cave Trolls, l’Albédo,


  • Titre : Le Maître
  • Autrice : Claire North
  • Série : La Maison des Jeux
  • Traduction : Michel Pagel
  • Illustration : Aurélien Police
  • Publication : 19 janvier 2023, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 160
  • Support : papier et numérique

5 réflexions sur “Le Maître – Claire North

  1. Je suis plus que ravie de lire cet avis positif qui va m’encourager à vite démarrer la saga maintenant qu’elle est terminée et que cela s’est fait de la meilleure des façons.
    Hâte de vivre cette petite expérience !

    Aimé par 1 personne

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