2001, l’odyssée de l’espace – Arthur C. Clarke

Profitant de la sortie d’une nouvelle traduction de 2001, l’odyssée de l’espace  d’Arthur C. Clarke dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont, j’ai enfin lu ce roman. Comme tout le monde, j’ai vu et revu le film de Stanley Kubrick, chef d’œuvre incompréhensible qui a laissé sur le carreau plus d’un spectateur, qu’il soit amateur de science-fiction ou non. C’est avant tout une œuvre de Kubrick et je n’ai jamais été très fan de son cinéma. Mais 2001 est un cas à part. Je ne vous ferais pas l’affront de vous résumer l’histoire, je pense que tout le monde la connait. Je m’intéresserai plutôt ici aux raisons de lire le roman.

Pour l’écriture de 2001,  Stanley Kubrick a souhaité bénéficier de la collaboration d’un auteur de science-fiction et c’est en la personne d’Arthur C. Clarke qu’il l’a trouvée. Les deux hommes ont travaillé pendant quatre ans à l’élaboration du scénario, sur la base de la nouvelle La Sentinelle (1951) de l’auteur. Cette période de travail en commun ne fut pas exempte de tensions si l’on en croit les différents témoignages de l’époque. Certaines divergences de point de vue entre Clarke et Kubrick sont à l’origine des divergences entre le film et le roman. Mais pas seulement. La différence majeure que l’on trouvera entre le film et le roman est que ce dernier est beaucoup plus explicatif en ce qui concerne l’histoire et ses motivations et plus pédagogique du point de vue scientifique. Nous avons évidemment là à faire à deux supports très différents, l’image et l’écrit, mais aussi à deux approches artistiques.

Arthur C. Clarke a souvent montré dans ses écrits des préoccupations philosophiques, voire métaphysiques (voire par exemple les deux nouvelles Les Neufs milliards de nom de Dieu et L’Etoile, publiées dans le numéro 102 de la revue Bifrost consacré à l’auteur), c’est aussi un grand auteur de hard-SF, comme le montre son roman Rendez-vous avec Rama, pilier du genre. Si l’écrivain et le réalisateur souhaitaient dès le début de l’aventure garder une grande part de mystère, ils voulaient aussi que le film et le roman soient les plus réalistes possible sur le sujet de l’exploration spatiale et de son avenir. Rappelons qu’en 1968, année de sortie du film et de publication du roman, l’homme n’avait pas encore posé le pied sur la Lune. Et de ce point de vue, on peut dire que c’est une remarquable réussite. Les deux font aussi un état des connaissances sur les différentes planètes du système solaire. Mais là où Kubrick dispose de l’image, à sa manière, Clarke dispose de l’écrit. Au fur et à mesure du développement du film, Kubrick a choisi de dépouiller le scénario, notamment en retirant de nombreux dialogues, afin de raconter visuellement pour faire vivre au spectateur une aventure émotionnelle. Dans le roman Arthur C. Clarke propose au lecteur une aventure intellectuelle. Il choisit de détailler les concepts scientifiques, d’expliquer. En ce sens, les divergences de ton entre les deux œuvres ne s’opposent pas mais se complètent. Et c’est en cela, principalement, que la lecture du roman est enrichissante.

Dans le détail, il existe aussi de nombreuses autres divergences entre le roman et le film. La principale différence est la destination de la mission Discovery. Alors que dans le film le vaisseau s’arrête à l’orbite de Jupiter et que l’accent est mis sur la lune Europe, le roman poursuit jusqu’à Saturne et sa lune Japet. Les scènes d’action à bord du Discovery et le déroulement des déboires de son équipage présentent aussi de nombreuses différences. Clarke et Kubrick avaient tout d’abord imaginé un monolithe transparent, tel un écran qui projetterait des images pour éduquer les hommes-singes d’il y a trois millions d’année dans le premier chapitre. L’idée leur a semblé pourtant trop naïve et le film a opté pour un monolithe noir. Le roman décrit bien un monolithe transparent dans son premier chapitre. Et puis, la fin. Si elle garde une part de mystère, là encore Clarke explique et le devenir de Bowman est quelque peu différent. Mais je vous laisse le découvrir.

Un mot pour finir sur cette nouvelle édition. Elle présente l’intérêt majeur, à mon avis, de proposer une nouvelle traduction du roman réalisée par Gilles Goullet, que les lecteurs de science-fiction connaissent bien. Gilles Goullet traduit du Peter Watts au petit déjeuner, c’est vous dire le calibre du bonhomme. Il ne s’agit pas là d’une simple révision mais bien d’une nouvelle traduction. La traduction originale de Michel Demuth, publiée en 1968 chez Robert Laffont dans la collection Best-Sellers et reprise depuis dans toutes les autres éditions, présente quelques erreurs. La traduction de Gilles Goullet remet complètement les choses à plat et corrige par la même occasion ces défauts. Il revient notamment, et qu’il soit éternellement loué pour cela, à HAL pour le nom de l’ordinateur de bord en lieu et place de CARL dans la première traduction. Autre apport de taille, si je puis dire, les dimensions du monolithe ont enfin été corrigées afin de répondre aux rapports de 1 à 4 à 9 qui correspondent aux carrés de trois premiers nombres premiers. Nous noterons enfin qu’un effort particulier a été apporté aux descriptions des planètes et de leurs lunes en conformité avec les connaissances de l’époque et d’aujourd’hui. J’ai ouï dire que l’astrophysicien Franck Selsis n’y était pas étranger…


D’autres avis, sur des éditions précédentes : Lorhkan, Xapur, Apophis, Constellations,


  • Titre : 2001, l’odyssée de l’espace
  • Auteur : Arthur C. Clarke
  • Edition : octobre 2021, Robert Laffont, coll. Ailleurs et Demain
  • Traduction : Gilles Goullet
  • Nombre de pages : 270
  • Support : papier et numérique

12 réflexions sur “2001, l’odyssée de l’espace – Arthur C. Clarke

  1. Je ne comprends pas ta réserve vis à vis de l’œuvre de Kubrick qui est l’un des plus grands cinéastes mondiaux. Et je comprends encore moins ton jugement sur un film « incompréhensible ». Je l’ai vu plusieurs fois, toujours trouvé génial et je n’y ai rien vu d’incompréhensible. Peux-tu être plus clair sur ce qui t’a semblé obscur?
    Amitiés
    Gérard

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    1. Bonjour Gérard,
      Comme avec tous les arts, je pense que le rapport qu’on a avec le cinéma se construit selon des modalités qui relèvent de la sensibilité propre à chacun. Que Kubrick soit un des plus grands cinéastes mondiaux semble être acquis puisque tout le monde le dit. Je suis personnellement bien incapable d’en juger, n’ayant ni les compétences ni la sensibilité pour le faire. Mon approche du cinéma reste très primaire, je suis un spectateur passif. Il y a sans doute chez Kubrick une maîtrise technique et narrative que les plus savants que moi sauront décrypter et louer, j’en reste à l’émotion. Les films de Kubrick ne provoquent chez moi aucune émotion. Je trouve son cinéma froid. Et, de manière générale, je ne comprends pas ses films, ni leur intention, ni leur mécanique interne. Je suppose qu’il y a là une sémantique qui m’échappe.
      D’autres réalisateurs ont la réputation d’être incompréhensibles. David Lynch, par exemple. À l’inverse de Kubrick, c’est un réalisateur que je comprends. Ses films font appel à des images, des émotions qui me parlent. Je n’ai jamais trouvé les films de Lynch incompréhensibles.
      Dans le cas particulier de 2001, je ne comprends tout simplement pas la partie finale. À partir du moment où Bowman pénètre dans le monolithe, je n’ai aucune idée de qu’il se passe. Je ne sais pas ce qu’il arrive à Bowman. Je ne vois qu’un ensemble discontinu d’images qui ne me raconte aucune histoire et ne me parle ni intellectuellement ni émotionnellement. J’accepte volontiers les 1000 et unes interprétations qui en ont été faites, mais ne saurais en privilégier aucune.

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      1. Tu me surprends. Je ne te comprends pas.
        Kubrick froid et incompréhensible ? Mais il fait du cinéma intelligent et sensible. La fin de 2001 est tout à fait limpide. Bowman voyage à travers une sorte d’hyperespace qui lui fait traverser et côtoyer une multitude de mondes jusqu’à ce qu’il arrive dans ce que les E T considèrent comme la meilleure des « cages » pour lui et il n’est pas indifférent que cela évoque le 18ème siècle à partir duquel Kubrik estime que l’humanité a fait fausse route. Il subit là une maturation qui va en faire l’enfant des étoiles. C’est limpide.
        Amitiés.
        Gérard

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        1. J’ajouterai que Lolita est aussi un film intelligent et sensible même si l’actrice est plus âgée que dans le roman ce qui s’explique peut-être par la crainte de faire un film pedophile.
          Gérard

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