Les Temps ultramodernes (le Cycle de la Cavorite [2])  – Laurent Genefort

Quatre ans après la trilogie Spire : Ce qui relie (2017), Ce qui divise (2017), Ce qui révèle (2018) publiés chez Critic, Laurent Genefort signe son retour dans les librairies avec la concrétisation d’un projet sur lequel il a travaillé une bonne dizaine d’années : Les Temps ultramodernes, roman rétrofuturiste qui sera publié le 5 janvier 2022 dans la collection Albin Michel Imaginaire dirigée par Gilles Dumay. Cet article est le deuxième consacré à ce que l’on pourrait nommer le Cycle de la Cavorite, faisant suite à la chronique que je faisais de l’Abrégé de cavorologie, texte pseudo-scientifique accompagnant la sortie du roman pour présenter les bases de l’uchronie imaginée par l’auteur.

Les Temps ultramodernes est un véritable hommage aux romans de la veine dite du merveilleux scientifique qui fleurirent en France dans la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’au début du XXe, héritant autant des romans scientifiques de Jules Verne que des premiers écrits de « science-fiction » de H.G. Wells. C’est à ce dernier que Laurent Genefort emprunte l’invention de la cavorite, substance imaginée dans le roman Les Premiers hommes dans la Lune (1901) et qui possède la propriété d’annuler la gravité.

En 1895, le scientifique anglais George H. Cavor (double hommage à Herbert George Wells) découvre accidentellement un filon de cavorite et ses propriétés d’anti-gravité. Cette découverte provoque un cataclysme scientifique et rapidement des gisements sont mis à jour dans différents endroits du monde, propulsant le monde dans l’ère de l’ultramodernité. Les répercussions sur le développement de la science, des transports, de l’économie, de la politique et des arts sont détaillées dans l’Abrégé de cavorologie. Au moment où débute le roman, à savoir dans les années 20, les rapports économiques mondiaux sont très différents de ceux que nous avons connus dans notre branche de l’Histoire. La France et son empire colonial se trouvent au centre de l’industrie de la cavorite. Ses interlocuteurs et partenaires, signataires du Traité de la Cavorite, sont l’Autriche, l’Angleterre, la Russie et la Roumanie.  Dépourvus de ressources minières cavorifères, les Etats-Unis ne jouent qu’un rôle secondaire dans cette économie. Toutefois, cette hégémonie s’annonce menacée à court terme car le rapport Curie a démontré que les gisements de cavorite s’épuisent et que les radiations émises par la cavorite s’atténuent rapidement, en quelques années seulement. Le monde doit se préparer à un avenir sans cavorite.

D’autre part, la cavorite a permis l’extension des frontières des empires coloniaux. En autorisant le déplacement de très lourds transports et le voyage à travers l’éther, elle a notamment permis la colonisation de Mars. Cette planète-là est très différente de celle parcourue aujourd’hui par l’astromobile Perseverance. Laurent Genefort emprunte ici au diptyque martien de Gustave le Rouge : Les Prisonniers de la planète Mars (1908) et La Guerre des vampires (1909) contant les aventures de Robert Darvel sur la planète rouge. Mars est une planète couverte de végétation et peuplée de nombreuses espèces, dont notamment les chauves-souris humanoïdes nommées Erloors.

C’est dans ce cadre que s’inscrit le roman Les Temps ultramodernes qui raconte l’histoire croisée de différents personnages autour de ce qui au départ se présente comme une enquête sur un trafic de cavorite dans les rues de Paris. On y croise le commissaire de police proche de la retraite Maurice Peretti qui, à l’occasion d’une descente dans un entrepôt, découvre des barreaux de cavorite cachés dans les coffres de voitures volées. Pour y voir plus clair en ce qui concerne cette substance rare et convoitée, il fait appel à la journaliste scientifique et physicienne Marthe Antin. Il y a la présence menaçante de Marcel Chéry, médecin eugéniste interdit d’exercer après qu’il se soit rendu coupable de stérilisation forcée sur des milliers de femmes dont il jugeait dangereuse l’existence pour la sauvegarde de la pureté de l’humanité. Il y a aussi Renée Manadier, jeune institutrice venue de province avec l’espoir, rapidement douché, d’enseigner dans la capitale et qui un soir de tempête recueille un erloor martien blessé, échappé du zoo du jardin des plantes. Il y a George Moinel, aspirant artiste sans talent ni argent qui rejoint par amour un groupe d’activistes anarchistes. Et quelques autres encore. Ces destins se retrouveront liés les uns aux autres, jusque sur la planète Mars.

Au-delà des inspirations revendiquées, Les Temps ultramodernes évoque aussi des romans phares de la littérature steampunk et l’on pense à Anti-glace œuvre de jeunesse de Stephen Baxter. Mais c’est surtout à La Machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling que le roman de Laurent Genefort m’a fait penser – à la différence près que contrairement au roman de Gibson et Sterling, celui de Genefort est réussi -, notamment pour les mouvements sociaux et politiques qui agitèrent l’Europe au début du siècle et auxquels l’auteur fait longuement référence à travers George Moinel et les groupes d’individus qu’il fréquente. Laurent Genefort tire parti de la panoplie de personnages qu’il met en jeu pour explorer les différentes couches de la société française du début du siècle et rendre la peinture d’une société déchirée, en proie à des crises économiques et politiques, tendues entre des extrêmes. Il y aborde frontalement la violence des idéologies extrêmes qui ouvrent au racisme, à l’antisémitisme, au fascisme, au sexisme, et l’ensemble des relents transportés par le colonialisme. Au-delà de l’aspect rétro-scientifique, Les Temps ultramodernes est un roman qui porte une part importante d’horreur et de violence sociétale.

Je disais en introduction que Les Temps ultramodernes était un hommage au merveilleux scientifique. Mais c’est aussi et surtout, à travers le jeu des règles du genre, un roman moderne qui s’autorise à faire la critique d’un passé national dont les parts d’ombre ressurgissent régulièrement et notamment dans notre actualité présente. C’est un roman très complet dans sa construction et qui offre de nombreuses strates de lecture. Au-delà du tour de force associé au fait d’imaginer toute une physique alternative et d’en explorer les conséquences sur le monde, ce qui en soi relève du jeu science-fictif, Laurent Genefort réussit à faire le portrait détaillé d’un ensemble de personnages travaillés auxquels il donne vie et, avec eux, à livrer une peinture de la société du début du siècle à travers le prisme de l’uchronie. Les Temps ultramodernes est une réussite sur tous les plans. Mon seul regret est que l’exploration de la société martienne reste succincte. Le roman aurait pu faire 50 pages de plus sans qu’on s’en lasse.


D’autres avis : Gromovar, Le Dragon galactique, Au Pays des Cave Trolls,


  • Titre : Les Temps ultramodernes
  • Cycle : le cycle de la cavorite
  • Auteur : Laurent Genefort
  • Publication : 5 janvier 2022, Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 464
  • Format : papier et numérique

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