Novella

Une collection : La Tangente – Flatland éditeur

Ceux qui lisent régulièrement les pages de ce blog me reprocheront sans aucun doute de me répéter, mais voilà, j’en ai fait un étendard : la forme courte est la quintessence de la science-fiction. Depuis les pulps et l’âge d’or, l’art de la nouvelle n’a jamais été battu en brèche dans le monde anglosaxon et c’est aujourd’hui encore dans les magazines comme Asimov’s, Clarkesworld, Lightspeed que naissent mensuellement les nouveaux talents qui feront la science-fiction de demain. Parmi les stars actuelles du genre qui s’y sont fait un nom, on pourra citer Greg Egan, Ken Liu, ou encore Ted Chiang… il y a quelques années, et plus récemment on a vu émerger de gens comme Rich Larson ou Ray Nayler pour ne citer qu’eux. Si l’exercice est plus contraint en France par manque de diffusion large, nous avons aussi des magazines dédiés à la nouvelle : Bifrost, Le Novelliste ou Galaxie, et de talentueux nouvellistes. Il faut lire les recueils de Catherine Dufour, bon sang ! Il faut parcourir les anthologies. Le 22 octobre, par exemple, les éditions actuSF sortiront Par-delà l’horizon où l’on retrouvera Audrey Pleynet, Pierre Bordage, Silène Edgar, Luvan, Floriane Soulas, Léo Henry, Ketty Steward, Jeanne A. Debats, Lauriane Dufant, Stéphane Beauverger, Laurent Kloetzer, Michael Roch, Christian Léourier, Christelle Gombert, Emilie Querbalec, Jean-Laurent Del Socorro, Frédéric Jaccaud. Foncez !

Puis, il existe ce format intermédiaire peu pratiqué par chez nous : la novella. Très longue nouvelle ou court roman d’une centaine de pages, ce format a été mis à l’honneur en France par la collection Une Heure-Lumière publiée chez Le Bélial’ depuis 2016 dont le succès ne fait depuis que grandir. D’autres éditeurs participent, peut-être plus discrètement, à l’aventure. Je pense par exemple aux Dyschroniques du Passager Clandestin ou aux éditions 1115. Depuis 2020, Flatland a lancé la collection La Tangente, dont je souhaite vous parler dans ce billet à travers les quatre textes que la collection a publié à ce jour. Ce sont tous des textes engagés, politiquement ou littérairement. J’y ai des préférences. Selon vos affinités, vous en aurez d’autres.

Brutal Deluxe – Emmanuel Delporte (septembre 2021)

Certains d’entre vous se le rappellerons peut-être, en 1990 est sorti sur Amiga le jeu Speedball 2: Brutal Deluxe. Il s’agissait d’une sorte de football américain joué par des gladiateurs en armure s’affrontant pour la possession d’une balle en acier. Emmanuel Delporte transporte l’idée à grande échelle dans une dystopie cyberpunk qui emprunte au film Rollerball de Norman Jewison (1975, d’après la nouvelle Roller Ball Murders de William Harrison) mais en élimine le côté héroïque à l’américaine. Dans cette société futuriste, le jeu sert de grand dérivateur des pulsions pour une population soumise à l’ultralibéralisme de méga-compagnies qui vendent les remèdes au vieillissement et à la maladie par abonnement. Le Speedball est à la fois les jeux de l’arène et la vitrine du système, foire aux implants et à la défonce. Certains s’opposent et les extraits des écrits d’Amir Shinje qui ponctuent le récit valent leur pesant d’or. Sous forme des pamphlets politiques, ils dessinent les contours d’une société petit à petit verrouillée par les corporations et son évolution vers un monde dans lequel le corps même est une marchandise. S’il s’agit là du texte le plus politique de la collection, ce n’est pas le plus original. Mais, à travers la métaphore poussée jusqu’à la caricature, il tape fort à la manière d’un Vigilance de Robert Jackson Bennet ou un Black Friday d’Alex Irvine.

Pill Dream – Xavier Serrano (février 2021)

L’éditeur prévient : Xavier Serrano a longtemps travaillé dans l’ombre de J.G. Ballard et William Burroughs. Il était presque inutile de le préciser tant ces deux influences sont prégnantes dans Pill Dream. Nous plongeons là à nouveau dans une dystopie qui cette fois-ci s’intéresse à l’influence et à la manipulation à travers les réseaux sociaux. L’auteur y décrit l’émergence d’un réseau social, une sorte de Facebook médical, sur lequel les malades, et donc utilisateurs de médicaments, partagent leurs expériences et forment des communautés dans lesquelles ils n’ont plus peur de parler de leur maladie. Le réseau est bien-sûr utilisé par les compagnies pharmaceutiques autant à des fins de propagande que pour développer de nouvelles drogues qui, si elles ne soignent plus rien, sont parfaitement adaptées au ressenti des utilisateurs. L’auteur décrit en parallèle les politiques réactionnaires face au développement d’une immigration médicale. Si j’ai beaucoup apprécié l’écriture à la Burroughs de Xavier Serrano, son récit m’a semblé se perdre sous le poids des références culturelles qui sont si nombreuses qu’elles façonnent le texte au point de l’étouffer.

Monstrueuse féérie – Laurent Pépin (octobre 2020)

Je termine par les deux textes qui pour moi sont les deux perles de la collection. Contrairement à l’éditeur, je ne pense pas qu’elles peuvent être lues indépendamment. Angelus des ogres est la suite directe de Monstrueuse féérie et les deux novellas décrivent l’évolution d’un narrateur auquel vous ne comprendrez rien si vous ne commencez pas au début, quand bien même certains rappels sont faits. Là comme souvent, ce n’est pas la destination qui importe, c’est le chemin.

Laurent Pépin s’appuie sur son expérience professionnelle pour construire, ou déconstruire au choix, son récit et retranscrire finement les troubles mentaux. Il est psychologue clinicien. Son narrateur l’est aussi. Mais Laurent Pépin est aussi poète et c’est une véritable poétique de la psychanalyse qu’il livre au lecteur. Son narrateur l’est aussi, à sa manière : il vit dans un univers mental où vivent des Monstres, des Monuments et des Elfes. Il ne faudra pas chercher à forcément tout comprendre – il est même sain de ne pas le tenter. Certaines images resteront des images mais forment un tableau onirique qui se révèle rapidement être une véritable descente au cœur des ténèbres.

« Je ne t’ai pas menti, jamais. Même si je sais que mes histoires sont un peu… Mais ce ne sont pas des mensonges. Ce sont des métaphores. »

Dans Monstrueuse féérie, le narrateur se livre. Ses Monstres sont ses traumatismes d’enfance, ses parents, sa famille gravement dysfonctionnelle. Ses Monuments sont ses patients, ceux du service des « volubiles » car leurs affections s’expriment par « décompensation poétique ». Son elfe est cette jeune femme qu’il a rencontrée et qu’il n’arrive pas à saisir et à retenir. Dans ce tourment où la frontière entre le patient et le psychologue s’amenuise jusqu’à lentement disparaître, Monstrueuse féérie raconte l’amour.

« Des Monstres, des Elfes, des Monuments. Mais en vrai, il y a du vide, un vide effroyable qui détruit tout ce que j’aime… »

Angélus des ogres – Laurent Pépin (octobre 2021)

Angélus des ogres raconte la mort. Le deuxième texte est un contre-pied du premier, et forme avec lui le couple maudit Eros et Thanatos. Angélus des ogres est plus sombre que Monstrueuse férie, immensément plus sombre. Laurent Pépin nous y dévoile les pièges qu’il nous a tendus dans le premier texte, délie les twists, revient en arrière et réécrit le récit en nous montrant l’autre face, celle qui ne s’avoue pas, que le narrateur lui-même est incapable de dire. Il est passé de l’autre côté. Les Monstres étaient le passé, ce qu’il avait subi. Le présent, c’est lui.

Exploration clinique et poétique de la psyché humaine, Monstrueuse féérie et Angélus des ogres constituent une œuvre littéraire fascinante, chaotique et horrifique, admirablement écrite. Je ne suis pas loin de penser qu’il s’agit là d’une de mes meilleures lectures de l’année. Il est dit qu’il y aura une suite, Clapotille. Je suis impatient de la découvrir car je vois mal où l’auteur pourra nous emmener après ça.

« Je n’ai pas répondu, parce que je n’avais rien à dire. […] Je n’ai pas répondu, parce que je n’avais rien à dire. […] Je n’ai pas répondu, parce que je ne pouvais plus parler. »

Si vous souhaitez consulter le catalogue de l’éditeur : c’est ici.

5 réflexions au sujet de “Une collection : La Tangente – Flatland éditeur”

  1. Je vois qu’on a partagé le même plaisir de lecture ! Je suis assez d’accord sur le fait qu’Angelus des ogres réécrit Monstrueuse féerie. Il explicite beaucoup de choses, d’où sans doute le fait qu’il soit plus sombre aussi.

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