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La Monture – Carol Emshwiller

Le 1er octobre 2021, les éditions Argyll ont publié La Monture de Carol Emshwiller (1921-2019), autrice américaine peu traduite en France. Publié en 2002 sous le titre The Mount, le roman a été nominé pour le Nebula et a obtenu le prix Philip K. Dick la même année. Il nous arrive en France sous une traduction de Patrick Dechesne. Un mot sur l’illustration de Xavier Collette (aussi connu sous le pseudonyme de Coliandre) qui signe à ce jour toutes les couvertures des romans publiés par Argyll en apportant une identité visuelle forte. Je n’y avais pas forcément fait attention sur les autres couvertures mais celle-ci montre sous des dehors de simplicité léchée un ensemble de détails révélateurs. Elle révèle trois aspects essentiels du roman : sa simplicité trompeuse, son ambiance pastorale et son inscription dans des paysages dominés par leur sérénité sauvage, et à y regarder de plus près, quelque chose de fort dérangeant.

Dérangeant est un mot qui reviendra souvent au fil de cette chronique. Car voilà, La Monture est à l’opposé de ce qu’on peut attendre d’un roman de science-fiction dont le décor est l’occupation de la planète Terre par des extraterrestres. Carol Emshwiller écrit une science-fiction qui se situe à des milliers d’années-lumière des scénarios hollywoodiens. Nous sommes ici plus proches de l’écriture d’Ursula K. Le Guin et on pensera notamment à une inversion du roman Le Nom du monde est forêt.

La Monture se présente comme une fable et assume jusqu’à son dénouement cette prise de position. Il serait futile, je pense, de tenter d’y appliquer une grille de critères, tels que la cohérence technologique ou la suspension d’incrédulité face à une mise en situation, pour en juger du mérite. De la même manière, il ne faudra pas chercher une réponse manichéenne en mode « on va dézinguer ces foutus aliens » en entrant dans ce livre.

Il y a de ça quelques siècles, les Hoots se sont crashés sur notre belle planète et, y trouvant des conditions de vie qui leur étaient favorables d’autant plus qu’ils n’ont aucun moyen de repartir, s’y sont installés en réduisant l’espèce humaine à l’état de bêtes pensantes, de montures dont ils sélectionnent les lignées selon les caractéristiques physiques de résistance aux travaux de force, de rapidité, voire d’élégance. Nous avons là une première inversion, qui d’ailleurs fut l’idée de base qui fournit à l’autrice le fil du roman, qui est que ce sont des proies herbivores, les Hoots, qui montent des prédateurs, les humains.  Le premier chapitre du livre, raconté du point de vue d’un Hoot, expose tout ceci admirablement. La suite de l’histoire est contée par Charley qui n’a que 11 ans au début du livre. Charley est un Sam, c’est à dire un humain de sexe masculin. Les humains domptés sont des Sams et des Sues pour les Hoots. Charley est de la race des Seattles. Une monture choisie pour sa force et son élégance. Il marche le buste en avant, le menton rentré, en levant haut le genou pour marquer le rythme du trot. Il est la monture de celui qu’il surnomme Petit-Maître, un jeune Hoot au titre de Son-Excellence-Vouée-A-Devenir-Notre-Maître-A-Tous. Charley est fier. Il souhaite devenir la meilleure monture, et faire honneur à ceux qui l’ont élevé à servir. Mais un jour la ville est attaquée par des Sams sauvages qui tuent les Hoots et libèrent les Sams domptés. Le meneur de cette équipée n’est autre que le père biologique de Charley, un Seattle qui s’est libéré. Charley a sauvé Petit-Maître et demande à le garder sur ses épaules. Pendant deux ans, Charley va vivre avec les Sams sauvages, va grandir et se développer intellectuellement, découvrir la beauté des montagnes et de la nature sauvage qui marque le contrepoint du monde lisse et trop organisé des Hoots, tout en regrettant sa vie passée dans le confort des étables, ses rêves de gloire dans les arènes de courses où s’affrontent les meilleures montures, préférant la compagnie de Petit-Maître à celle de ce père qu’il ne comprend pas. Charley va évoluer, lentement. Ses pensées, à l’image de son langage (et ceci est habilement retranscrit par le style qui évolue de concert à travers tout le roman), vont se faire plus ajustées.

« Mon père m’a demandé ce que cela signifiait d’être un être humain. Je n’étais pas sûr que ce soit une bonne question, mais je l’ai acceptée et j’ai dit que je ne savais pas. Il ne me l’a pas dit. Comment suis-je censé savoir si personne ne me le dit ? »

Tout est là. Dans cette phrase. Dans La Monture, Carol Emshwiller explore la dynamique des relations de maître à esclave, de dominant à dominé, sans jamais fournir de réponse facile, en se situant toujours là où on ne l’attend pas, là où on n’a pas envie forcément d’être. Le Syndrome Quickson a qualifié le roman de « vallée dérangeante littéraire », très jolie formule que j’approuve mais pas pour les mêmes raisons que lui, voire pour des raisons opposées. Plutôt que nous laisser barboter dans notre zone de confort, ou confirmer encore et toujours nos certitudes en noir et blanc, la littérature a pour fonction de nous emmener par des chemins qu’on n’emprunterait pas seul. La Monture est un roman dérangeant, comme peuvent l’être Arslan de M.J. Engh (sans être aussi brutal), ou Kirinyaga de Mick Resnik (sans être aussi cruel). La comparaison peut paraître audacieuse, car contrairement à ces deux romans, la Monture adopte un ton (faussement) naïf mais n’en raconte pas moins des horreurs et provoque tout autant des sentiments de rejet. Comme cette scène où fasciné, Charley place dans sa bouche un mors sous le regard horrifié de son père. On y parle de torture, de meurtre, de déshumanisation, comme si tout ceci échappait au jeune narrateur. La Monture est dérangeant parce qu’il ne satisfait pas immédiatement à la catharsis. Dérangeant car rien ne fonctionne vraiment dans ce roman si on tente de le réduire à une allégorie. Il est à la fois plus simple et plus complexe que ça. Il faut changer de paradigme, remanier ses modèles, éprouver d’autres points de vue, pour finalement regarder les choses en face et ne rien céder à la facilité. Il est difficile à la lecture d’éprouver de la sympathie pour Charley qu’on aimerait secouer page après page pour le sortir de ses hésitations, oubliant qu’il ne s’agit là que d’un enfant dont l’existence a été entièrement conditionnée, tout comme celle de Petit-Maître. Quand tous lui demandent de choisir son camps, Charley cherche une autre voie, une voie de sortie pour lui et Petit-Maître. C’est dérangeant quelque part l’espoir d’humanité en réponse à la déshumanisation.

La Monture n’est pas un roman qui est écrit pour être aimé ou détesté. Il ne se pose pas cette question-là. Il dit simplement « Tiens, je te mets ça là. Débrouille-toi avec. » J’aime les romans qui me laissent me débrouiller.


D’autres avis : Le Syndrome Quickson (qui n’a pas aimé), Un papillon dans la Lune (qui est enthousiaste), Un dernier livre (très enthousiaste)


  • Titre : La Monture
  • Autrice : Carol Emshwiller
  • Publication : le 1 octobre 2021 chez Argyll
  • Traduction : de l’anglais par Patrick Dechesne
  • Nombre de pages : 224
  • Format : papier et numérique

18 réflexions au sujet de “La Monture – Carol Emshwiller”

  1. J’aime aussi beaucoup les romans qui me laissent me débrouiller, qui ne te disent pas comment tu devrais penser et qui ne tiennent pas par la main tout du long… pas jusqu’à être un funambule du mot qui doit TOUT relié jusqu’à la syntaxe. Mais un besoin d’espace.
    Par rapport à ce que tu décris non seulement de la couverture, mais aussi de l’ambiance et du contenu, ce choix laisser ce débrouiller est très cohérent.

    « Mon père m’a demandé ce que cela signifiait d’être un être humain. Je n’étais pas sûr que ce soit une bonne question, mais je l’ai acceptée et j’ai dit que je ne savais pas. Il ne me l’a pas dit. Comment suis-je censé savoir si personne ne me le dit ? »

    J’aimerais tant que cela soit appliqué de nos jours, alors qu’il existe une volonté de diktat de plus en plus prononcée. J’en discutais il y a peu avec un petit groupe de JDR de Cthulhu. Nous sommes revenus sur l’article qui propose de « cancel » Lovecraft des éditions… Une position que je ne comprends – alors que tu sais que personnellement, je ne lis pas l’auteur, un choix qui n’appartient qu’à moi. Interdire plutôt qu’instruire, éduquer, développer le sens critique, le recul, le discernement, ….

    De ce que je lis de ta critique, ce roman comporte un peu de cela. Je n’étais pas du tout dans l’idée de le lire. Tu viens de me faire changer mon fusil d’épaule.

    Désolée de ce long commentaire.
    (je me rattrape un peu de mes absences sur ton blog)

    Aimé par 2 personnes

  2. « ce choix laisser ce débrouiller est très cohérent. » > ce choix de laisser le lecteur se débrouiller…J’ai modifié la phrase, et j’ai des doigts de poulet, cela ne voulait rien dire.

    J’aime

  3. Très belle chronique !
    Tu transcris parfaitement les sentiments qui m’ont saisi à la lecture. Ce roman fut pus une expérience me poussant à réfléchir qu’une lecture divertissante et tant mieux, il en faut aussi. Il me marquera un moment.

    Aimé par 1 personne

      1. Coucou !

        Oms en série a été publié 48 ans avant La Monture, en fait.

        Le traitement des deux livres, sur un thème similaire, est complètement différent. Hint, hint pour une étude comparée ?

        Aimé par 1 personne

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