Le livre écorné de ma vie – Lucius Shepard

Le livre écorné de ma vie n’est pas un livre pour tout le monde. Vous en doutez ? Considérez alors ceci : « Un récit d’une extrême richesse. Brutal et virtuose », dixit Thomas Day. Il y a des mots, comme « extrême » et « brutal », qui lorsqu’ils sortent de sous la plume de Thomas Day sont de forts indicateurs de traumatismes à venir, pour vous, lecteurs innocents qui n’en demandaient pas tant. Vous vous rappelez des mots qui accueillent les damnés à la porte de l’Enfer chez Dante ? « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance ». Ils auraient pu figurer sur le bandeau rouge qui ceint le livre de Shepard, mais son éditeur a préféré « Au cœur des ténèbres » en référence au roman de Joseph Conrad (1899) qui a inspiré le film Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola, ainsi que le roman La Cité des crânes (2005) de… Thomas Day. Le rapport ? Il est simple, c’est bien au cœur des ténèbres que Lucius Shepard emmène son lecteur avec Le livre écorné de ma vie.

Ce texte dont le titre original est Dog-Eared Paperback of My Life date de 2009 et était inédit en français. Il est publiée le 10 juin 2021 dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’, sous une traduction de Jean-Daniel Brèque. Il est tiré du recueil Five Autobiographies and a Fiction. La fiction est le texte Les Attracteurs de Rose Street publié en 2018 dans la même collection Une Heure-Lumière. Ce qui fait donc de Le livre écorné de ma vie, vous l’aurez compris, l’une des cinq autobiographies. Non, pas vraiment, évidemment. C’est une autobiographie imaginaire, une autofiction, ou, pour être plus précis, un portrait de l’auteur en sale type. De la part d’un écrivain, il faut un certain courage pour s’inventer un alter ego dans lequel il va déverser toute sa part d’ombre, sa méchanceté, ses lâchetés, sa violence et ses vices. Bret Easton Ellis avait fait un peu la même chose dans le roman Lunar Park.

Thomas (décidément) Cradle est un auteur à succès. Il découvre un livre, La Forêt de thé, dont l’auteur n’est autre qu’un certain Thomas Cradle. Surpris, il va le lire et chercher à savoir qui est cet homonyme. Vous qui êtes lecteurs de l’imaginaire, vous vous doutez bien qu’il y a plus qu’une simple coïncidence derrière tout cela. Thomas Cradle, lui, va le découvrir tout au long du roman en se lançant sur les pas du narrateur du livre au Cambodge, à Phnom Penh, puis sur le Mékong jusqu’à la forêt de thé à son delta. Il faudra prêter attention aux indications, notamment géographiques, qui sont données par l’auteur pour discerner les contours de l’univers dans lequel il nous projette. Mais la trajectoire du personnage est connue. Comme celle de Charles Marlow dans Au cœur des ténèbres, ou du capitaine Willard dans Apocalypse Now, la quête de Thomas Cradle ne mène qu’aux ténèbres. Pour tenter de comprendre qui est cet homme qui porte le même nom, et selon un processus d’identification, il va laisser derrière lui les oripeaux de sa vie passée, et de la civilisation. Il ouvre la porte à ses démons, s’autorise à sombrer dans le sexe, les drogues, et la violence dans un déluge cathartique. Mais Shepard est nietzschéen et à force de regarder l’abîme, l’abîme finit par regarder en lui. Rien ne dit que la rédemption se trouve au bout du voyage.

Le livre écorné de ma vie n’est pas un livre pour tout le monde. Il faudra apprécier de contempler les ténèbres, de se pencher sur l’abîme pour y suivre un narrateur qui s’y perd. On en ressort sali. Thomas Cradle, l’alter ego de Lucius Shepard dans cette autobiographie imaginaire cruelle et cynique, est un sale type. Passé cette barrière qui à n’en pas douter arrêtera plus d’un lecteur, Le livre écorné de ma vie est un récit d’une extrême richesse. Brutal et virtuose. Mais un autre que moi l’a déjà dit.


D’autres avis : Gromovar,


  • Titre : Le Livre écorné de ma vie
  • Auteur : Lucius Shepard
  • Traduction : Jean-Daniel Brèque
  • Couverture : Aurélien Police
  • Publication : 10 juin 2021, coll. Une Heure-lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 144
  • Format : papier et numérique


Catégories :Romans VF

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11 réponses

  1. J’ai encore plus hâte de le lire après ta chronique !

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  2. « Passé cette barrière qui à n’en pas douter arrêtera plus d’un lecteur » : elle aurait pu m’effrayer en théorie, mais pour Lucius Shepard je sauterai toutes les barrières qui se présenteront.
    Belle chronique. 🐲

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  3. Ce n’est pas un UHL pour moi !!! J’attends le prochain…

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  4. Ah je ne savais pas pour le côté « autobiographie », c’est très intéressant et effectivement ça éclaire étrangement ce superbe texte. Je lui ai trouvé une saveur tout à fait griaulesque par certains côtés, autant dire que j’ai adoré (en dépit du fait que c’est quand même bien glauque).

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  5. Oh boy! Est-ce que ça fait de moi quelqu’un de maso si j’ai encore plus envie de le lire?

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  6. Je viens de finir le livre, effectivement c’est glauque. Par moment, cela m’a rappelé « requiem for dream » !!
    Mais la fin mérite bien de passer par les abîmes.

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Rétroliens

  1. Le Livre écorné de ma vie de Lucius Shepard – Au pays des cave trolls

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