Anti-glace – Stephen Baxter

[Une première version allégée de cette chronique a été publiée dans la bibliothèque lunaire idéale de Bifrost 95 en juillet 2019]

4 Octobre 1957, Spoutnik. 12 Avril 1961, Youri Gagarine. Au début des années 60, regarde là-bas au bout de mon doigt, l’espace devient rouge. Alan Shepard amènera bien un peu de nuance dans les couleurs suborbitales en mai 1961, mais l’oncle Sam est humilié. Le 12 septembre 1962, Kennedy lance « We choose to go to the Moon » à Houston. On connait la suite de cette aventure à laquelle Stanley Kubrick n’a pas participé. La conquête de la Lune aurait-elle pu se faire de manière différente ? La réponse appartient à l’uchronie.

En 2018, dans son roman The Calculating Stars, dont la sortie est prévue en français sous le titre Vers les étoiles chez Lunes d’Encre à la rentrée, l’autrice américaine Mary Robinette Kowal imaginait une histoire bien différente dans laquelle l’humanité se trouvait poussée à développer un programme spatial suite à la chute d’une météorite sur Washington en 1952. La Lune constituait alors une première étape avant Mars.

En 1993, Stephen Baxter imaginait lui que la conquête de la Lune ait pu se faire par accident. Anti-glace est une œuvre de jeunesse dans le genre steampunk pour l’auteur qui s’inspirait alors beaucoup de Jules Verne et un peu de H.G. Wells. Par la suite, Baxter sera surtout connu pour ses écrits de hard-SF, dont le monumental « cycle des Xeelees ».

Le roman débute par la lettre d’un fils à son père. Hedley Vicars, engagé dans l’armée britannique, fait le récit du siège de Sébastopol (1855) lors de la guerre de Crimée. Il y décrit sa rencontre avec Josiah Traveller, inventeur d’une nouvelle arme. Après des semaines de siège coûteuses en vies humaines, un unique obus d’anti-glace est lancé sur Sébastopol. L’effet produit évoque, pour le lecteur de l’ère post-Hiroshima, une explosion nucléaire : lumière qui brûle les chairs, souffle dévastateur, ville en ruine. Et cette question : fallait-il utiliser l’anti-glace ?

Vers 1720, un astéroïde a traversé le système solaire, percuté la Lune, et s’est brisé. Un gros  fragment est resté en orbite autour de la terre, donnant naissance à une Petite Lune, alors qu’un fragment plus petit s’est perdu en Antarctique. Déniché par des explorateurs anglais, le bloc de matière rougeâtre révéla des propriétés étranges et explosives, et fut nommé anti-glace.

En 1870, l’empire britannique dispose de l’exclusivité de l’utilisation de l’anti-glace. La main mise sur une telle source d’énergie lui assure une suprématie économique et industrielle dans le monde. Des trains à vapeur propulsés sur monorail franchissent la Manche le long de pylônes semi-immergés et tissent un réseau à travers le continent européen. Pour l’heure, la technologie anglaise domine. Si le souvenir de Sébastopol calme l’agressivité des pays européens à l’encontre de la couronne britannique, il l’exacerbe sur le continent. L’histoire est connue : suite à la dépêche d’Ems envoyée par Bismarck à Napoléon III, la France déclare la guerre à la Prusse. La retranscription du contexte politique et économique de l’époque est l’une des grandes qualités du récit.

Ce sont les beaux yeux d’une Française fatale qui précipitent le jeune diplomate Ned Vicars, frère de l’infortuné Hedley, vers les aventures extraordinaires dont il fait le compte-rendu dans la suite du livre. Car c’est pour la retrouver qu’il se rend en compagnie du journaliste Georges Holden, à l’inauguration de la dernière invention de Traveller, le prince Albert, un paquebot terrestre mû à l’anti-glace. Peu gentlemen, des francs-tireurs décident de gâcher la fête, prennent le contrôle du paquebot et propulsent vers le ciel le Phaéton, l’appareil volant de Traveller, dans l’espoir de le détruire. A son bord se trouvent Vicars, Holden, Traveller et son valet Pocket, ainsi qu’un des francs-tireurs. Les voilà bientôt dans l’espace avec pour seule destination possible… la Lune !

Anti-glace emprunte à  De la terre à la Lune (1965), mais aussi à Vingt mille lieues sous les mers (1870), de Vernes. Dans l’esprit de l’hommage humoristique, le texte est écrit dans le style de l’époque victorienne et Baxter fait de ses personnages des caricatures verniennes. Entre le jeune benêt néanmoins héroïque, le journaliste cynique, l’ingénieur fou et anarchiste, et le valet dévoué, la galerie des personnages participe à produire les clichés attendus dans un tel exercice. Comme celles qui l’inspirent, les aventures contées dans le livre sont tout à fait invraisemblables. Mais c’est en science que Baxter excelle et il s’ingénie à corriger la physique derrière le merveilleux. Il se montre à la fois précis et délicieusement suranné, steampunk oblige. Le lecteur se prend au jeu de découvrir derrière le vocabulaire victorien des descriptions de la réaction d’annihilation, de la supraconductivité, etc. D’autant que Baxter en appelle aux scientifiques renommés de l’époque pour assoir sa démonstration.

Mélangeant gravité et humour dans un roman hommage aux pères du genre, Stephen Baxter propose avec Anti-glace une uchronie steampunk qui parle de science et en mesure les détournements funestes, tout en visant la Lune.

En complèment : Trois nouvelles inédites en français complètent l’univers d’Anti-glace. Aucune ne s’intéresse directement à la Lune. « Phoebean egg » se déroule des années après le roman et imagine un empire britannique dominant l’Europe grâce à la maîtrise de l’anti-glace alors qu’un œuf extra-terrestre est trouvé sur Terre. « Ice War » propose une histoire alternative à celle du roman, dans laquelle la comète ne se serait pas fragmentée en 1720 mais aurait percuté la Terre. Dans l’esprit du pastiche, la nouvelle fait intervenir des personnages tels que Daniel Defoe,  Jonathan Swift et Isaac Newton dans une histoire qui s’inspire de La guerre des mondes de H.G. Wells. « Ice Line »  suit cette ligne alternative en 1805 et le Nautilus de Robert Fulton est utilisé contre les extra-terrestres.


  • Titre : Anti-glace
  • Auteur : Stephen Baxter
  • Publication originale : Anti-Ice (1993)
  • Publication française : 19 juin 2014 chez Le Bélial’
  • Traduction : Pierre-Paul Durastanti
  • Nombre de pages : 290
  • Format : papier et ebook


Catégories :Romans

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3 réponses

  1. Pas du tout aimé celui ci.
    Les blabla incessants et pas du tout intéressants m’ont totalement perdu au milieu. J’aurais préféré voir l’action et pas qu’on me la raconte juste pendant de longues discutions.

    J'aime

Rétroliens

  1. « Anti-glace » : un premier tiers futé, un deuxième hasardeux, un troisième décoiffant – C'est pour ma culture

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