Et l’homme créa un dieu – Frank Herbert

homme

Publié sous forme d’un roman en 1972, The Godmakers, traduit en français sous le titre Et l’homme créa un dieu, est un fixup de quatre nouvelles dont l’écriture est antérieure aux romans Dune (1963-1964) et L’Etoile et le fouet (1973) : You Take the High Road (1958), Missing link (1959), Operation Haystack (1959), et The Priests of Psi (1960). La construction de ce fixup n’est pas exemplaire. Frank Herbert n’a manifestement pas fait beaucoup d’efforts de réécriture pour aplanir le chemin et le passage d’une nouvelle à l’autre est parfois abrupt, notamment entre les trois premiers textes et celui, plus long, qui clôt le roman. Les textes toutefois se suivent et forment un ensemble cohérent ayant pour centre de gravité leur personnage principal Lewis Orne.

Lewis Orne est un homme ordinaire qui va s’élever au rang de dieu. L’humanité a étendu son domaine à travers la galaxie, colonisant les planètes habitables. Mais la Guerre des Marches a détruit les liens entre ces sociétés éloignées. Aujourd’hui l’empire galactique humain tente de se reconstruire et de contacter les planètes et les civilisations isolées. C’est là le rôle du service Redécouverte et Rééducation dans lequel le jeune Lewis Orne, fraîchement sorti de l’université, a été embauché. Lors de sa première mission, il panique, et presse le bouton Panique qui déclenche l’arrivée du service Investigation-Normalisation aux méthodes plus interventionnistes. Orne va se faire remarquer pour sa vivacité d’esprit, et être recruté par Investigation-Normalisation dont le rôle est d’infiltrer les civilisations redécouvertes afin de déterminer leur niveau de dangerosité, soit leur appétence pour la violence et la guerre, tout cela dans le but d’éviter une nouvelle Guerre des Marches. Les actions de I.N. sont radicales. Une planète qui ne se qualifie pas peut être tout simplement éradiquée. On trouve là, avec Redécouverte et Rééducation et  Investigation-Normalisation, les ancêtres de Contact et Circonstances Spéciales dans le cycle de la Culture d’Iain M. Banks. Tel un Sherlock Holmes futuriste, Lewis Orne va faire preuve de qualités intellectuelles surprenantes et de capacités de déduction faisant de lui l’un des meilleurs agents de I.N.  Mais sa mission sur la planète Sheleb tourne mal et il manque de mourir. Cette expérience traumatique sera comme une renaissance symbolique. Il va se découvrir des pouvoirs Psi et se confronter à la planète Amel sur laquelle des prêtres ont décidé de créer un dieu.

La lecture de Et l’homme créa un dieu doit se faire en gardant à l’esprit l’antériorité des quatre textes qui le composent avec les cycles de Dune et du Bureau des sabotages, car on y trouve de nombreuses idées qui seront développées par la suite dans ces deux cycles. Et l’homme créa un dieu apparait ainsi comme un laboratoire dans lequel Frank Herbert teste les grands thèmes qu’il abordera par la suite. Tout d’abord le lien entre Lewis Orne et Jorj X. McKie, personnage principal du cycle des Saboteurs, est évident tout autant dans leur aspect physique que dans leurs capacités intellectuelles. La première moitié de Et l’homme créa un dieu peut ainsi apparaître comme une épreuve préparatoire à la rédaction de L’Etoile et le fouet (1973) et Dosadi (1977). Le chemin parcouru en terme de développement personnel des deux personnages s’apparente, en tout cas dans cette première partie, et on peut y voir une réponse d’Herbert au Monde des Ᾱ de van Vogt, sans tout le baratin sur la Sémantique Générale (qu’Herbert explorera toutefois avec subtilité et retenue dans L’Etoile et le fouet).

Dans sa deuxième moitié, Et l’homme créa un dieu joue avec des thématiques qui seront abordées de manière bien plus approfondie dans Dune. Le chapitre correspondant à la nouvelle Operation Haystack introduit ainsi une lignée secrète de femmes, les Nathians, qui par le contrôle des naissances et mariages choisis s’assure une mainmise discrète mais non moins ferme sur la politique de l’empire. Dans Dune, elles prendront le nom de Bene Gesserit. Evidemment, Lewis Orne est fils d’une Nathian.

C’est sans doute cette familiarité des thématiques qui a fait que l’édition française de Et l’homme créa un dieu porte la mention Prélude à Dune. Il n’en est rien. Et l’homme créa un dieu ne s’inscrit absolument pas dans l’univers de Dune. Tout au plus, Frank Herbert testait des idées et, comme entre beaucoup de ses romans, on peut tisser des liens. Si la fin du roman, la partie correspondant à la nouvelle The Priests of Psi, s’engouffre dans l’exploration de la religion, elle le fait de manière plus brute que Dune. Dans Dune, Frank Herbert aborde la religion par ses fidèles fanatisés, par les manipulations de la Missionaria Protectiva, par son prophète désigné, par ses mécanismes donc. Dans Et l’homme créa un dieu, quand bien même le dieu est fabriqué, la religion est abordée comme réelle expérience mystique vécue par le personnage principal. Lewis Orne n’est pas Paul Atréides.

« Le danger qui réside dans la fabrication d’un dieu est celui de réussir. »

À la croisée des chemins entre le cycle du Bureau des sabotages et le Cycle de Dune, Et l’homme créa un dieu préfigure les grands thèmes que Frank Herbert manipulera avec plus de profondeur par la suite. Ce fixup se présente ainsi comme un laboratoire d’idées en gestation. Parfois abrupt dans ses transitions, il n’en reste pas moins une lecture très satisfaisante. J’ai nettement plus apprécié les premiers textes, soit les deux premiers tiers du livre. Le mysticisme, bien que critique des religions organisées, dans la dernière partie, est trop prononcé pour emporter mon adhésion complète. Ce sera selon les affinités de chacun avec ces questions. Notons aussi que le texte est empli d’humour, chose assez rare chez Herbert pour être signalée.


Liste des romans hors-cycle de Frank Herbert et liens vers les chroniques :


D’autres avis : C’est pour ma culture, Outrelivres,


Titre : Et l’homme créa un dieu
Auteur : Frank Herbert
Publication originale : The Godmakers (1972)
Edition française : Jean-Claude Lattès, coll. « Titres/SF » (1979) et Pocket (1998-2006,)
Traduction : Jacqueline Lederer et Michel Lederer
Nombre de pages : 256
Format : GdF, poche, ebook



Catégories :Frank Herbert, Romans

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16 réponses

  1. Ma lecture de ce roman remonte à bien trop loin pour que je puisse débattre correctement avec toi de la présentation que tu en fais, ce qui me laisse à penser qu’il va falloir que je le relise prochainement. Ceci étant dit, j’adhère assez à la lecture que tu en fais : un ensemble de textes où Frank Herbert commençait à jouer avec les idées qui le rendraient célèbre quelques années plus tard. A la réflexion peut-être, le contre-pouvoir si discret des Nathians m’inciterait presque à suggérer une connexion supplémentaire, cette fois-ci avec les Cyborgs et la Résistance dans « Les Yeux de Heisenberg », autre texte qu’il va du coup falloir que je relise…

    Je suis en tout cas frappé par la couverture que je suppose récente qui fait l’illustration de ta chronique : là où le livre que je possède depuis 1994 n’affiche qu’un assez discret « Prélude à ‘Dune' » – ce qui était déjà, comme tu le montres bien, une façon un peu osée de tordre la réalité littéraire – celui-ci ne prend même pas autant de gants puisqu’il change le titre en sous-titre et inscrit clairement ce volume au sein du « Cycle de Dune ». Et là, c’est très gênant…

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  2. Très intéressant et je m’aperçois qu’en dehors de son cycle phare j’ai une ignorance totale de l’oeuvre de FH..
    Merci pour toutes ces chroniques le concernant, je vais m’y plonger!

    Aimé par 1 personne

    • Je ne les avais pas tous lus, mais pour la plupart, Je les avais lus sur une telle période de temps que je n’avais pas fait les rapprochements que je peux faire aujourd’hui en les (re)lisant sur un temps court. C’est très instructif et je suis content de m’être fixé cet objectif de tout relire.

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  3. Ah je me suis trompé quand j’ai twitté que je l’avais lu. En fait j’ai lu un recueil qui s’appelait « Les prêtres du Psi » où l’on retrouvait le long récit qui conclut, semble-t-il, Et l’homme créa un dieu, mais aussi une nouvelle avec Jorj X. McKie (c’est là que je l’ai rencontré)

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  6. High-Opp – Frank Herbert – L'épaule d'Orion
  7. « Et l’homme créa un dieu » : Une suite à la Karim Debbache – C'est pour ma culture
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