Un classique : Le Nom du monde est forêt – Ursula K. Le Guin

forest

The Word for World is Forest est un court roman de science-fiction publié par Ursula K. Le Guin en 1972 et qui a remporté le prix Hugo du meilleur roman court en 1973. Traduit en français par Henry-Luc Plancha en 1979 sous le titre Le Nom du monde est forêt, il est aujourd’hui disponible dans différents formats, en VO ou en VF. Pour cette recension, je l’ai lu en anglais dans l’excellente collection SF Masterworks chez Gollancz qui regroupe des textes classiques de la science-fiction anglosaxonne.

Il s’agit d’un texte militant, anticolonialiste et pacifiste, écrit pendant la guerre du Viêtnam et fortement marqué par celle-ci. Il est à ce titre à rapprocher d’un autre classique de la même époque, le roman La Guerre éternelle de Joe Haldeman, publié en 1974. Mais, là où Joe Haldeman se servait de son expérience personnelle durant la guerre pour produire un roman en soulignant l’absurdité et mettant en relief l’expérience du soldat, Ursula K. Le Guin ouvre la question de l’échec moral qu’est la guerre elle-même et l’effet transformatif qu’elle a sur ses protagonistes. À la manière de Ceux qui partent d’Omelas, elle pose un dilemme moral qui restera ouvert, ici celui du recours à la violence et au meurtre de masse comme solution.

Le Nom du monde est forêt fait partie du cycle de l’Ekumen. Dans cet univers alternatif développé par l’autrice à travers une vingtaine de romans et nouvelles, les Hains ont essaimé à travers la galaxie en peuplant diverses planètes il y a quelques centaines de milliers voire quelques millions d’années. Les humains de la Terre sont ainsi descendants de la même espèce que toutes les autres civilisations présentes dans l’Ekumen. Si le lien a été perdu pendant des milliers d’années, les Hains ont repris contact et développé la Ligue de Tous les Mondes. Plus avancés et plus sages que les autres espèces humaines, ils servent de guides au sein de l’Ekumen. Le monde dont le nom est forêt dans la langue de ses autochtones est la petite planète forestière Athshe, située à 27 années-lumière de la Terre. Elle est peuplée par les Athshéens, peuple d’êtres simiesques de petite taille à la fourrure verte habitant les îles couvertes de forêt de la planète (rien à voir avec les Ewoks). Dans un passé lointain, Athshe a été terraformée par les Hains. Sa végétation est d’origine terrienne, et les Athshéens ont une origine humaine commune avec les terriens. Cela, les colons venus de la Terre pour exploiter les forêts d’Athshe ne le reconnaissent pas (toute ressemblance avec le film Avatar est forcément fortuite, n’est-ce pas ?). Considérant les Athshéens comme des animaux dotés d’une intelligence limitée, ils les ont réduits en esclavage. Ce qui, par ailleurs, ne les empêche pas occasionnellement de violer les femelles.

Pour leur malheur, les Athshéens sont un peuple qui ne connait pas la violence. A noter que c’est aussi une société matriarcale. Afin d’accéder à leur subconscient, ils contrôlent leurs rêves et suivent des cycles courts de sommeil et d’éveil, entre le temps du rêve et le temps du monde. Ce rythme de vie incompatible avec celui des terriens les fait passer pour des êtres amorphes et stupides. Les Athshéens se considèrent comme les vrais hommes, et pensent que les terriens sont des êtres malades qui ne contrôlent pas leurs rêves. Leur docilité apparente va être remise en question lorsque des Athshéens vont se rebeller et apprendre à tuer.

L’histoire est racontée du point de vue de trois protagonistes.

Le premier est le capitaine Don Davidson. Le chapitre 4 dresse de lui un portrait en tout point identique au complotiste raciste d’extrême droite américain actuel, et s’il vous prend de le trouver quelque peu over the top, réfléchissez à nouveau. Les chapitres qui lui sont consacrés sont écrits sous la forme de dialogues intérieurs qui révèlent la profondeur de sa haine et la folie qui le gagne de plus en plus, enfermé dans la certitude d’être le seul à défendre le « terran way of life » contre les « creechies » comme il surnomme les Athshéens et les terriens traîtres à leur espèce. Plus le récit progresse et plus il rappelle le personnage du Colonel Walter E. Kurtz dans Apocalypse Now (1979). Défiant les ordres, il va se lancer dans une croisade revancharde contre les Athshéens et provoquer le massacre de son propre peuple.

Le second est le chef anthropologue de la colonie terrienne, Raj Lyubov. Il a sauvé Selver, un athshéen, des coups de Davidson. Selver est le premier athshéen à avoir fait preuve de violence en s’attaquant à Davidson qui venait de tuer sa compagne. Développant une relation de confiance avec Selver, Lyubov étudie et tente de défendre la cause des natifs de la planète contre leur exploitation et la destruction de leur forêt par les terriens.

Le troisième regard est celui de Selver Thele. De retour chez les Athshéens restés libres dans la forêt, loin de terriens, Il va faire l’expérience du rêve sombre : il va découvrir la violence, le meurtre, mener la rébellion et devenir un dieu parmi les siens. Le moment pivot du récit est cette réalisation par Selver du point de non-retour :

« We killed them. We killed them as if they were not men. So will they not turn and do the same ? »

Selver voit que la voie qu’il choisit va le changer, et changer à jamais son peuple. Ursula K. Le Guin cite quasiment à l’identique l’allégorie du fleuve dans lequel on ne se baigne jamais deux fois d’Héraclite, sous la forme d’un chemin parcouru. Un vieux rêveur Athshéen fait ainsi comprendre à Selver qu’il doit accepter les changements qui se profilent malgré lui car le monde est en perpétuel mouvement. La solution pour les Athshéens sera dans le conflit, dans le meurtre de masse. Ils vont connaître ce moment nietzschéen : « celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi ».

Le Nom du monde est forêt est un texte sombre et violent. Ursula K. Le Guin devait être passablement énervée lorsqu’elle l’a écrit. Le ton est franc, l’écriture est directe. Le texte est relativement court et Le Guin frappe à l’essentiel. Assez inhabituel au sein de sa production, il a été critiqué lors de sa sortie pour son manque de subtilité, de complexité, et son ton polémique. Je trouve au contraire qu’il est en cela très moderne. Si la peinture manque de subtilité, le luxe des salons où l’on cause, ce n’est pas le cas du regard critique que porte Ursula Le Guin. La leçon laisse peu d’espoir en l’existence d’un absolu en morale. C’est un texte que j’ai trouvé brillant.


D’autres avis : Welcome to Nebalia, Nevertwhere, 233°C,



Catégories :#projetMaki, Classiques, Novella

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1 réponse

  1. Mon avis immédiat avait légèrement pâti d’être lu juste après « Le Dit d’Aka », mais j’en garde finalement un très bon souvenir et encore des images en tête. Ah, Le Guin, quel talent peu importe la subtilité.
    Et je profite de ta belle chronique pour remarquer le titre original, qui est subtilement différent de sa version française – je crois, et bien que les deux soient très bien.

    Aimé par 1 personne

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