Nous allons tous très bien, merci – Daryl Gregory

daryl

Si l’on veut respecter la chronologie des publications, il nous faudra appeler préquelle le roman Harrison Harrison (2020) et non suite le roman Nous allons tous très bien, merci (2015). Les choix éditoriaux et retards de traduction ne sont pas en cause puisqu’un an sépare, dans le même ordre, la publication des versions originales. We are all completely fine fut publié en 2014 et Harisson Squared en 2015. Mais Daryl Gregory avait bien composé les deux romans dans l’ordre logique qui suit le développement de l’histoire, et c’est aussi dans cet ordre-là qu’accidentellement je les ai lus. Je vous invite à faire de même. Ce qui éventuellement pourrait vous freiner est qu’Harrison Harrison est un roman estampillé jeunesse alors que Nous allons tous très bien, merci revendique un lectorat adulte, à l’image de son personnage principal. Harrison est adolescent lorsqu’il arrive dans la ville maudite de Dunnsmouth et y vit les événements traumatiques qui font de lui l’adulte en thérapie qu’il est dix ans plus tard dans Nous allons tous très bien, merci. Ne vous laissez pas détourner par cette distinction de lectorat. Alors que je ne cesse de clamer mon désintérêt pour la littérature Young Adult,  j’ai préféré la lecture d’Harrison Harrison à celle de Nous allons tous très bien, merci qui est en quelque sorte une déception. Je m’explique.

Daryl Gregory est un auteur que j’ai découvert récemment à travers la lecture de nouvelles de science-fiction, comme Les Neufs derniers jours sur Terre ou Brother Rifle. La saga Harrison s’inscrit plutôt dans la veine fantastique/horreur. Ce n’est pas mon genre de prédilection, je m’en tiens généralement éloigné. Mais comme toute personne qui un jour a visité la cité engloutie de R’lyeh ou récité la litanie sacrée Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn, j’ai le cœur sensible aux tentacules. C’est cette sensibilité qui m’a guidé vers Harrison Harrison, lequel revendique ouvertement ses sources chez H.P. Lovecraft et joue de l’ambiance particulière des petites villes portuaires de la Nouvelle Angleterre chères au maître de Providence. Il y a ainsi dans Harrison Harrison un point focal et une cohérence que je ne trouve pas dans Nous allons tous très bien, merci.

Le roman se déroule aujourd’hui. Harrison a grandi, ses aventures ont été médiatisées et romancées dans des ouvrages de jeunesse. Il est une demi-célébrité. Il est invité à rejoindre un groupe de soutien psychologique organisé par le docteur Jan Sayer. S’y retrouvent quelques personnages qui, comme Harrison, ont survécu à des événements traumatiques à la limite du rationnel, voire tout à fait au-delà. C’est l’idée directrice du roman : que deviennent les personnages de films d’horreur qui ont survécu jusqu’au générique de fin une fois que l’écran s’éteint ? Il y a Stan, victime d’une famille cannibale dans les années 70 et qui s’en est sorti bras et jambes en moins. Stan a besoin de parler, ce qu’il fait trop, tout le temps. Il y a Barbara, victime du Scrimshander (personnage rencontré par Harrison à Dunnsmouth) et dont le corps fut minutieusement ouvert et les os gravés. Il lui a laissé un message. Il y a Martin qui ne quitte jamais ses lunettes de réalité augmentée et voit derrière les pixels des choses que nul être sain ne devrait jamais voir. Il y a Greta, jeune femme échappée d’une secte et dont le corps a entièrement été scarifié. Greta ne parle pas et son histoire personnelle mettra du temps à se révéler dans le roman. Enfin, il y a Harrison qui, s’il se trouve au centre du récit, ne fait jamais celui de ce qu’il lui est arrivé à Dunnsmouth. Il faut avoir lu Harrison Harrison pour le savoir ! D’où l’intérêt de… enfin, vous avez compris.

L’idée du roman est excellente, et sa première moitié tout à fait convaincante tant qu’elle reste dans le cadre du roman psychologique. Son intérêt repose sur la galerie des personnages et l’exposition de leurs traumatismes, de leur manière d’y échapper ou d’y sombrer. Tous ont des cicatrices et le thème du rapport au corps meurtri est l’une des forces du roman. Daryl Gregory saisit parfaitement l’emprise du traumatisme sur ses victimes et l’impossibilité d’une vie normale après le drame qui devient l’acte de naissance de ces personnes dont l’identité passée est morte dans l’horreur.

Mais deux choses m’ont empêché d’être emporté.

La première est le manque de cohérence que j’évoquais précédemment. Les histoires de chacun semblent issues d’univers différents, comme un immense et indigeste cross-over de différents films d’horreur sans rapport les uns avec les autres. Il y a là, cela va sans dire, une volonté chez Daryl Gregory de rendre hommage aux films qui l’ont fait frissonner dans les années 80 et 90, mais l’exercice a ses limites et cela ne fonctionne pas pour moi. Tels les corps mutilés et rapiécés des personnages, le roman est un patchwork disparate d’histoires personnelles sans liens ni consistance. Jason part avec une tronçonneuse à la recherche de Kaddath l’inconnue. Oui, la peur est polymorphe, mais bon.

La seconde est que le roman quitte sa dimension psychologique dans sa deuxième partie pour s’intéresser à l’histoire présente de Greta et le récit évolue vers une chasse au monstre tout à fait classique et somme toute assez dénuée d’intérêt. D’autant que la promesse ouverte avec le message gravé sur les os de Barbara, quand bien même on en prendra connaissance, ne trouve pas d’explication satisfaisante.

Telle est ma déception vis à vis de Nous allons tous très bien, merci. Je ne suis sans doute pas assez fan de l’horreur américaine classique à travers sa littérature ou ses films pour apprécier la pluralité des propositions de Daryl Gregory dans ce roman. Il me laisse un sentiment d’inabouti, comme d’une bataille à moitié menée alors que les promesses étaient grandes.

Cela étant dit, le roman a obtenu le prix Shirley-Jackson du meilleur roman court 2014 ainsi que le prix World Fantasy du meilleur roman court 2015, et les avis des blogueurs sont quasi-unanimement positifs.


D’autres avis : Gromovar (VO), Yozone,  Blog-O-Livre, Lorhkan, L’imaginarium électrique, Welcome to Nebalia (qui est lui aussi déçu), RSFblog, Yossorian, Le chien critique, Xapur, Nevertwhere,  Les lecture du Maki, Touchez mon blog,


Titre : Nous allons tous très bien, merci.
Auteur : Daryl Gregory
Publication : 27 Août 2015 chez Le Bélial’ (Pocket 2017)
Traduction : Laurent Philibert-Caillat
Nombre de pages : 200
Formats : Grand format, poche, ebook



Catégories :Romans

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3 réponses

  1. Des fois, ça ne fonctionne pas, épicétout…
    Par contre, tu le donnes envie de lire Harrison Harrison.

    Aimé par 1 personne

  2. J’avais bien aimé, à l’époque ça me bottait plus que son roman de zombies. Même s’il faudra que je le lise un jour celui-là. Et Harrison Harrison bien sûr.

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. Nous allons tous très bien, merci | yossarian – sous les galets, la page…

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