Cycle Blindopraxia – Peter Watts

echopraxie

[Une première version de cet article a été publié dans la revue Bifrost n°93 en Janvier 2019.]

Comme je l’ai fait récemment avec les cycles de l’Amalgame de Greg Egan, ici et , et celui des Saboteurs de Frank Herbert, hic et ibi, je vous propose une chronique sur un autre cycle, « Blindopraxia » de l’auteur canadien Peter Watts. Ce cycle est constitué de deux romans et deux nouvelles : -Vision aveugle (Blindsight), 2006, roman traduit de l’anglais par Gilles Goullet ; dernière édition : Pocket SF (2009). –Échopraxie (Echopraxia), 2014, roman traduit de l’anglais par Gilles Goullet ; dernière édition : Fleuve éditions (2015). –Le Colonel (The colonel), 2014, nouvelle traduite de l’anglais par Gilles Goullet ; Au delà du gouffre – Le Bélial’ (2016). –ZeroS (ZeroS), 2017, nouvelle traduite de l’anglais par Gilles Goulet ; Bifrost n°93 (2019).

Buckle your seatbelt Dorothy ’cause kansas is going bye-bye

Le 13 février 2082, jour du Premier Contact, 65 536 « lucioles » brûlent dans le ciel, remplissant de hurlements une grande partie du spectre électromagnétique. Cela n’aura duré que quelques secondes. L’humanité s’est fait photographier le pantalon en bas des chevilles. Et en cette fin de siècle, la photo de famille n’est pas belle à voir. Une Singularité dure, option Humaxit, est en marche. C’est une déclinaison dystopique du rêve transhumaniste, avec une inspiration revendiquée du côté d’Accelerando de Charles Stross, qui vire à la posthumanité débridée mais pas joyeuse. Alors qu’une partie d’Homo sapiens a décidé de quitter le théâtre des opérations pour aller goûter à l’immortalité numérique dans le monde virtuel du Paradis, l’autre fraye au purgatoire du monde réel. Les sectes pullulent, les forces armées s’ébattent dans des conflits où personne ne sait plus qui est l’ennemi, et le génie génétique est devenu fou. On se flingue joyeusement le cerveau à grands coups de scalpel, d’implants, de drogues dures, de recâblage et de virus synthétiques. Accessoirement, on flingue aussi les IA naissantes et les pays voisins. La Terre a pris cher : la majeure partie de la vie sauvage a disparu, l’agriculture est en berne, et on peine à trouver quelque part un bout de génome non pollué ; le climat se rejoue la deuxième loi de la thermodynamique en mode symphonie hardcore. Bienvenue dans le monde enchanté de Blindopraxia.

ZeroS

« Welcome to the Zombie corps ». Si ZeroS est le dernier texte en date publié dans l’univers de Blindopraxia, il se situe chronologiquement avant les autres. Immédiatement après sa mort sur un champ de bataille, Kodjo Asante est réveillé pour s’entendre proposer un marché : une renaissance contre 5 ans de service. Ou bien ? Le repos éternel. Second réveil dans un corps qu’on entraîne à être un soldat d’élite. Tout cela Asante le vit de façon détachée. C’est le syndrome du corps étranger. Et Asante est aveugle. Ou plutôt atteint du syndrome de vision aveugle. Il n’est pas le seul, toutes les autres recrues sont atteintes du même syndrome. En mission, ils ne sont les passagers de leur corps. L’histoire est pour Watts l’occasion encore une fois d’explorer les mécanismes de la conscience, du lien entre le corps et l’esprit et bien sûr du libre arbitre. La nouvelle est dans la veine du roman Vision Aveugle, publié antérieurement, mais dans une version à la Robert A. Heinlein, avec des soldats zombies. Comme pour les vampires, on est ici loin des zombies de pacotille qui se traînent en bavant dans les studios hollywoodiens. On parle de p-zombies, de zombies philosophiques, êtres sans émotions et sans conscience. N’oubliez pas chez qui vous êtes. Discrètement, en fin de texte, on voit apparaître au milieu des champs de ruines, un certain jeune lieutenant du nom de Jim Moore. Retenez ce nom.

Vision aveugle

Le moment du doute sur soi-même n’est pas le meilleur pour être confronté à l’autre. C’est pourtant ce moment qu’a choisi Peter Watts pour imposer au monde une présence dont la nature profondément étrangère sera le catalyseur d’une vaste introspection. Le jour des lucioles a collé une bonne gueule de bois à l’humanité qui décide, au moins temporairement, de s’unir face à une menace dont personne ne connait exactement la nature. Un satellite de surveillance capte une émission radio dont la source est une comète et le destinataire inconnu. Deux premières vagues de sondes sont envoyées jusqu’aux confins du Système solaire, dans le nuage d’Oort, suivies d’un vaisseau habité, le Thésée.

Membre de l’équipage du Thésée et narrateur de Vision aveugle, Siri Keeton a survécu enfant à un attentat visant son père, le désormais colonel Jim Moore (Hello !), attentat dont il sort amputé de la partie du cerveau permettant l’empathie et le vécu émotionnel. Aidé d’implants cybernétiques, Siri Keeton devient synthète : il fait l’expérience du monde de manière objective, décryptant les comportements, les situations et les rendant lisibles. Il est le parangon d’une vision réductionniste de la conscience où tout n’est que chimie ionique et synaptique. Conscience ? C’est le thème central de Vision aveugle. Lorsque Peter Watts ouvre son livre sur l’injonction « Imaginez que vous êtes Siri Keeton », il ne s’agit pas là d’un effet de style ou d’un incipit amical – il n’y a rien d’amical dans ce roman –, mais d’une convocation à une expérience de pensée. Si tout roman de science-fiction est en soi une expérience de pensée, le Canadien ne fait pas dans le pantonyme mais propose une hard SF musclée à force de séances quotidiennes passées à soulever la fonte des articles scientifiques, avec les dents, pendant dix ans. Il passe la conscience au scalpel et tout ce qu’il découvre, il va le dire à travers une galerie de personnages ciselés avec une précision atomique. Siri Keeton fera le récit des événements qui vont se dérouler dans le nuage d’Oort. Vision aveugle est son témoignage.

Le Thésée est dirigé par une intelligence artificielle, le Capitaine. Une IA sans conscience interfacée avec le commandant exécutif Jukka Sarasti. Ce dernier est un Homo vampiris, une race de prédateurs du Pléistocène qui a divergé d’Homo sapiens il y a quelques centaines de milliers d’années, et dont la branche s’est éteinte à cause d’une tendance prononcée à la sociopathie (genre bouffer son voisin) et d’un méchant bug de la perception qui la rend hypersensible aux angles droits (genre les croix, voyez ?). Recréé par le génie génétique, Sarasti est une intelligence supérieure capable de gérer de vastes quantités de données. Il a aussi tendance à faire flipper tout le monde. Il y a aussi Amanda Bates, la militaire augmentée et pacifiste, aux commandes d’une flottille de drones militarisés ; Robert Cunnigham, un biologiste cyborg doté de la capacité de percevoir les choses de l’extérieur ; Susan Bates, surnommée le Gang, linguiste habitée par plusieurs personnalités et donc dotée d’une conscience collective. Ces personnages sont les modèles théoriques de formes de conscience qui vont s’animer lors du Second Contact, lorsqu’ils vont découvrir et interagir avec l’entité extraterrestre Rorschach. (Pour une description plus détaillée de la psychologie des personnages et de leur rôle, vous pouvez lire ma première critique du roman ici.) Avec Rorschach, Peter Watts fait une distinction radicale entre intelligence et conscience. Rorschach a l’intelligence d’une planète et la conscience d’un caillou. Face à lui, le degré de liberté, de libre arbitre, dont chacun des membres de l’équipage du Thésée va faire l’expérience, est inversement proportionnel à son niveau de conscience. En fin de compte, l’histoire va se résoudre en un conflit entre deux entités intelligentes mais non conscientes. Peter Watts l’affirme : la conscience est une impasse de l’évolution, mère de toutes les illusions, dont celle du libre arbitre. Derrière ce démontage en règle, on devine l’influence d’auteurs comme le philosophe Daniel Dennett ou le spécialiste des neurosciences Sam Harris.

Le Colonel

Pendant ce temps, sur Terre, le colonel Jim Moore, papa de Siri, se confronte aux esprits de ruche dans la nouvelle Le Colonel (que l’on peut lire dans l’excellent recueil Au-delà du Gouffre). Ces intelligences collectives post-humanistes aux capacités intellectuelles et stratégiques méconnues affolent les dirigeants du monde. Moore va rencontrer Lianna Lutterodt, ambassadrice de la secte des bicaméraux, des post-humains qui se sont faits recâbler les deux hémisphères cérébraux et mettent en commun leur intelligence pour ne plus en former qu’une. Une intelligence dépassant largement le génie humain traditionnel et qui leur permet, via la transe mystique, d’accéder à la compréhension des lois qui sous-tendent la physique de l’univers. En somme : des moines scientifiques qui croient voir Dieu dans une tasse de café mais qui sont incapables de traverser seuls la rue. Les bicaméraux vont offrir au colonel une information sur le Thésée qui va le faire abandonner son poste et rejoindre leur monastère dans le désert de l’Oregon…

Échopraxie

Si vous pensiez jusqu’ici avoir tout compris à Vision aveugle, Peter Watts va s’occuper de vous faire ravaler vos prétentions avec Échopraxie. Nous sommes maintenant en 2096. Depuis quatorze ans, la situation sur Terre s’est dégradée ; la planète est ravagée par des pathogènes synthétiques échappant à tout contrôle et certains transforment les populations touchées en zombies. Pardon, en p-zombies.

Personnage principal d’Échopraxie, Daniel Brüks est un humain de souche. Pas une augmentation, pas un coup de scalpel, pas un implant. Il est aussi parasitologue. Lui-même responsable d’un incident épidémique qui a soulagé la planète de quelques milliers d’âmes, il parcourt désormais le désert de l’Oregon à la recherche de génomes sauvages qui ne seraient pas infectés par de l’ADN synthétique. En vain. Son terrain de jeu se trouve à proximité du monastère des bicaméraux. Vous suivez ? Vous voyez comment les choses s’imbriquent les unes dans les autres ? Et ça ne fait que commencer. Tenez-vous bien. Tenez-vous mieux, car à partir de là Peter va faire péter les Watts.

Par une nuit de tempête tout à fait artificielle, les choses partent en vrille pour le pauvre Dan qui se réfugie dans le monastère alors que le monde autour de lui subit le feu vengeur. Échappant à la destruction du monastère, il se retrouve embarqué à bord du Couronne d’épines (du nom d’un échinoderme, vie marine primaire non consciente…) qui fonce vers le Soleil, ou plus précisément vers Icare, cet immense panneau solaire qui alimente en énergie la Terre. Là, quelque chose attend. Avec lui : une poignée de bicaméraux, vivants mais mal en point, Lianna Lutterodt, leur ambassadrice, Rakshi Sengupta, la pilote énervée du Couronne, la charmante Valérie, une vampire échappée d’un laboratoire et qui fait elle aussi flipper tout le monde, les quatre militaires zombies qui lui servent de gardes du corps, et l’incontournable colonel Jim Moore qui montre dans ce cycle, allez savoir pourquoi, un talent certain pour toujours se trouver dans les mauvais plans.

Finis les examens de conscience : Peter Watts en a clos le débat dans Vision aveugle. Échopraxie fait l’examen du libre arbitre face à l’intelligence. Ou de l’intelligence face à l’absence de libre arbitre. Le Canadien questionne à nouveau ce qui fait l’humanité, ses forces et ses faiblesses. Surtout ses faiblesses. Il aborde la question de la foi face à la science, de la pensée religieuse comme d’un trouble, et se demande si la pensée scientifique n’est pas moins dénuée de tares. Si, dans Vision aveugle, il faisait de la conscience une impasse de l’évolution, dans Échopraxie, il fait de Dieu un virus, et de la vie dans l’univers un bug dans les lois physiques. À plus d’un niveau, les deux romans fonctionnent en miroir d’un de l’autre. Dans ce duo, la vision aveugle est à la conscience ce que l’échopraxie est à la volonté. Lorsque Siri Keeton effectue un voyage vers l’extérieur – le nuage d’Oort –, celui de Daniel Brüks se fait vers l’intérieur – le Soleil. Lorsque Siri, humain incomplet et augmenté, trouve son humanité au bout du voyage, Dan, lui l’humain de souche… non, je n’en dis pas plus. Dan est « le cafard », le parasite inutile entouré d’intelligences très supérieures à la sienne. Échopraxie est le récit d’un homme qui voit son monde disparaître au profit d’un autre qu’il ne comprend pas. Et très logiquement, cela participe à la difficulté de lecture du roman. Dans Vision aveugle, le lecteur s’accroche au récit circonstancié de Keeton. Dans Échopraxie, ce que Dan ne peut comprendre, vous ne le comprendrez pas plus. S’il est inconscient (ce qui lui arrive souvent), vous ne saurez rien de ce qui se passe pendant ce temps. Pas de narrateur omniscient qui vienne à votre secours. Il faut donc être attentif aux détails, aux paroles ou pensées pour saisir le fil d’Ariane d’une histoire complexe dans laquelle beaucoup de ce qui se déroule nous est inaccessible, et où l’existence même du récit de Siri Keeton est remise en cause. Il faudra prêter attention à qui manipule quoi. La fin du roman est aussi obscure au premier abord que sublime une fois qu’on l’a comprise. Pour cela, il faudra peut-être relire les vingt dernières pages, et se demander qui est ce prophète qui guide son peuple à travers le désert entre les piliers de feu. Il faudra aussi comprendre que la chronologie de Vision aveugle englobe celle d’Échopraxie , que ce dernier ne se déroule pas après Vision aveugle, mais pendant. Il faudra prendre le temps de la lecture pour savourer le joyau.

En conclusion

L’ensemble constitué de Vision Aveugle et Échopraxie, auxquels on se doit d’ajouter les nouvelles Le Colonel et ZeroS (passons sur la nouvelle« Orientation Day », anecdotique et vampirique préquelle à Échopraxie, dont l’auteur est si peu fier qu’il préfère qu’on l’oublie), est un monument de hard SF : glorieusement haut, aux fondations profondes, à mille facettes, labyrinthique à souhait et intensément sombre. Si Greg Egan est le pape de la hard SF, Peter Watts est celui de la dark hard SF. On pourra reprocher à Vision aveugle et Échopraxie d’être d’un accès difficile, mais l’ensemble relève du chef-d’œuvre. Il s’agit là d’un de mes cycles préférés en SF. Il n’est d’ailleurs pas complet, ce cycle. Il reste encore à Peter Watts un troisième roman à écrire pour en finir. Il l’a dit. On sera au rendez-vous.


Quelques chroniques en plus…

-Vision aveugle : Patrick Humbert dans Bifrost, Gromovar sur Quoi de neuf sur ma pile, L’Albedo, Justaword, Les chroniques du chroniqueur

-Echopraxie : Laurent Leuleu dans Bifrost, Gromovar sur Quoi de neuf sur ma pile, Le culte d’Apophis, Justaword,



Catégories :Chefs-d'oeuvre, Cycles

Tags:

22 réponses

  1. Merci pour cette chronique qui donne une super vision d’ensemble du cycle (que j’adore) ^^ !

    Aimé par 1 personne

  2. Oui, chef d’oeuvre!!! J’adore, j’adore!!!!
    Je n’ai pas encore lu Echopraxie, mais je ne vais pas tarder.

    Aimé par 1 personne

  3. Bonjour,

    Savez-vous où je peux me procurer ces romans à un prix raisonnable ?
    Sur internet il n’y a que des occasions à un prix pour le moins déroutant 🙂

    Merci d’avance

    J'aime

Rétroliens

  1. The Sniper and I – Rich Larson – L'épaule d'Orion
  2. Test 4 Echo – Peter Watts – L'épaule d'Orion
  3. Les 10 livres incontournables de la science-fiction du XXIème siècle – L'épaule d'Orion
  4. Eriophora -Peter Watts – L'épaule d'Orion

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :