The Wedding Album – David Marusek

marusekDavid Marusek est un auteur américain de science-fiction que j’ai découvert récemment en lisant les quatre romans qu’il a écrits, d’abord les deux tomes de la série en cours de développement Upon this rock : First contact (2017)  et Glassing the orgachine (2019) ; ainsi que les deux volumes de la duologie  Counting heads (2005) et Mind over ship (2009). J’ai beaucoup apprécié les qualités d’écriture de l’auteur dans ces quatre romans, l’humour qui se mêle avec cynisme à un côté très sombre, et surtout l’extraordinaire imagination dont il fait preuve. Si je devais positionner David Marusek sur l’échiquier de la SF contemporaine, ce serait seul dans son coin sur le vaste plateau où s’ébattent les géants Greg Egan et Peter Watts. Egan pour son intérêt pour les conséquences sociales et économiques des technologies futuristes mais concevables, Watts pour sa vision sombre de l’avenir.  Il ne me restait qu’à lire le recueil de nouvelles qu’il a publié en 2007 sous le titre « Getting to know you » pour compléter mon intégrale de l’auteur. Ce recueil contient 10 nouvelles publiées entre 1993 et 2006. Seules deux nouvelles écrites plus tardivement, en 2007, manquent à l’appel. La majorité de ces textes (8 sur 10) a été publiée dans la revue Asimov’s Science Fiction sous les auspices de Gardner Dozois. On y retrouve la fibre particulière qui constitue les livres de l’auteur.

Je ne vais pas écrire une chronique détaillée de ce recueil qui ne contient en fait que trois vraiment bons textes, les autres étant plus dispensables. Il s’agit des nouvelles The Wedding Album (inédite en français), We Were out of our mind with Joy (traduite par Patrick Mercadal sous le titre L’enfance attribuée et publiée par Le Bélial’ en Juin 1999 ; elle va être réédité dans la collection Un Heure Lumière de l’éditeur en Août 2019) et Getting to know you (traduite par Brigitte Mariot sous le titre Apprendre à te connaître et publiée en 2000 dans le numéro 8 d’Etoiles vives, chez le même éditeur). Je vais uniquement vous parler de The Wedding Album. Il s’agit pour moi de la meilleure nouvelle du recueil.

Cette quasi-novella de 61 pages a été publiée en Juin 1999 dans la revue Asimov’s Science Fiction. Elle a été finaliste de prix Nebula et a remporté le prix Theodore Sturgeon en 2000. L’histoire se déroule au XXIIIème siècle. Dans ce futur, nos photographies ont été remplacées par une technologie permettant de faire une copie virtuelle de soi à un instant donné de sa vie. Il est ainsi possible de revivre un moment marquant de son existence car ces copies sont intégrales en cela qu’elles contiennent souvenirs, émotions, personnalité. Greg Egan avait en 1992 et 1994 exploré largement les aspects philosophiques et éthiques de cette idée de copies virtuelles dans la nouvelle Dust (Poussière, en français) et le roman Permutation city (La cité des permutants). David Marusek explore lui le côté purement humain de la copie virtuelle, mais telle qu’elle est vécue par les copies. Dans son roman, par ailleurs tout à fait dispensable, Glasshouse, Charles Stross écrit cette sublime phrase :

« There are fractured shards of my memory all over the lobby of my Cartesian theater*, waiting for me to slip and cut myself on them. »

Elle décrit parfaitement ce que vivent les personnages de The wedding album.

Anne et Benjamin, heureux couple britannique, se marient. Ils cèdent évidemment à la traditionnelle photo de mariage, copie virtuelle de leur bonheur en ce jour, d’autant plus qu’ils ont chacun de leur côté déjà immortalisé des instants de leur propre vie. Ce cliché là doit être le point de convergence de leurs existences. Telles deux possibilités quantiques, l’originale et la copie divergent instantanément mais il faut quelques minutes à la copie pour réaliser qu’elle n’est pas l’original. Cette copie, enregistrée sur un disque, il est possible évidemment de l’effacer, ou de la stocker éternellement, de la laisser développer tranquille sa petite vie dans son espace virtuel ou de la remettre à zéro autant de fois qu’on le souhaite puisque le but de ces copies est de pouvoir revivre un instant donné et pas cet instant perturbé par trop de temps écoulé. L’histoire des copies Anne et Ben 2.0, appelons-les ainsi, est ainsi une histoire hachurée, qui nous est livrée au rythme des réveils, des remises à zéro et des périodes de stockage. Anne et Ben 2.0 vont ainsi assister à l’effondrement du couple de leurs originaux et, étant virtuellement immortels, ils vont aussi assister aux transformations profondes du monde réel, traverser la Singularité, connaître l’espoir lorsque des droits seront accordés aux intelligences virtuelles qui peuvent passer le test de conscience, mais aussi devoir affronter l’équivalent d’un jihad butlérien qui déposera et interdira les intelligences artificielles. Ce sont ainsi plusieurs siècles d’évolution de la société que Anne et Ben 2.0 vont vivre. Mais pour eux, c’est surtout la même scène qu’ils revivent à l’infini : le réveil baigné du bonheur connu le jour de leur mariage, la réalisation qu’ils sont des copies, la confusion, la frustration, les tentatives de reconstruire le souvenir d’une existence qu’ils n’ont pas connu. Tout cela va se traduire, chez Anne principalement, par l’apparition de symptômes de dépression de plus en plus marqués. La nouvelle nous offre le plus déprimant des happy ends.

The wedding album est un texte magistral, une perle de SF comme on en croise peu souvent. C’est une nouvelle sombre et cruelle qui va explorer les émotions et les souvenirs pour définir la notion centrale de personnalité. Alors que du même auteur les deux nouvelles We Were out of our mind with Joy et Getting to know you ont eu l’honneur d’une traduction française, on ne peut que souhaiter que The wedding album connaisse le même sort. Elle le mérite à mon avis d’autant plus qu’elle est supérieure aux deux autres.

[EDIT] On me glisse à l’oreille que les éditions Le Bélial’ vont publier ce texte dans la collection Une Heure Lumière dédiée aux textes courts. C’est une excellente nouvelle.

*Le terme « théâtre cartésien » a été inventé par le philosophe américain Daniel Dennett dans son ouvrage « La conscience expliquée » pour moquer le dualisme de Descartes qui postulait de l’existence d’une âme immatérielle responsable de la conscience. J’en fais ici mention car cet ouvrage a eu une influence manifeste sur des auteurs de SF, tels que Peter Watts, qui s’intéressent à la conscience.



Catégories :Novella

Tags:,

4 réponses

  1. Depuis que tu nous parle de cet auteur, on va pouvoir lire. Merci Le Bélial.

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :