L’île des morts – Roger Zelazny

LÎle-des-morts_COUV_EXE-624x1024Si le nom de Roger Zelazny (1937-1995) est principalement associé au cycle de fantasy des « Princes d’Ambre», l’auteur a écrit de nombreux romans de science-fiction tout aussi dignes d’intérêt, voire plus. C’est dans cette idée que je parlais il y a quelques jours sur ce blog de la novella 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai publiée en 2017 dans la collection Une Heure Lumière.  Roger Zelazny connait à nouveau ce mois-ci une actualité éditoriale avec la réédition en poche de L’île des morts dans la collection Hélios par les éditions Mnémos. Cette sortie me donne l’occasion de vous parler de ce roman qui m’avait marqué lorsque j’étais adolescent au point d’en développer une obsession pour les tableaux d’Arnold Böcklin qui inspirent le titre du roman. Je passai alors des heures à dessiner et redessiner minutieusement l’une des versions de ce tableau, celle de 1883, conservée à Berlin. (Je suis sûr que mes parents ont gardé quelque part mes cartons à dessin qui doivent en contenir quelques exemplaires.) Si la relecture du roman aujourd’hui ne m’a pas provoqué tout à fait le même émoi, c’est une lecture que j’ai toutefois trouvée passionnante avec le recul acquis par des années de fréquentation du genre.

L’île des morts est un roman paru sous le titre original Isle of the Dead en 1969. Il appartient au cycle  « Francis Sandow » qui contient un second roman, Le Sérum de la déesse bleue (To Die in Italbar, 1973) ainsi que cinq nouvelles. L’intégrale de ce cycle a été rassemblée par les éditions Mnémos et publiée en 2016. La sortie en poche ne comporte que le roman L’île des morts et en constitue la dixième édition française sous la traduction originale de 1971 par Alain Dorémieux. Notons enfin que L’île des morts peut se lire comme un stand alone et sa lecture n’engage pas vers l’intégrale du cycle.

Francis Sandow est le doyen de l’humanité. Né au milieu du XXème siècle, il fut l’un des premiers hommes à participer à l’expansion de l’humanité à travers la galaxie en étant envoyé vers une planète extra-solaire lors d’un voyage de plusieurs années qu’il a vécu plongé dans un sommeil cryogénique. Porté par son désir d’évasion, il est allé de plus en plus loin et a enchaîné les voyages jusqu’à passer plusieurs siècles plongé dans ce sommeil artificiel. Et un beau jour, on lui annonce au réveil qu’il était devenu le plus vieil humain encore en vie. Mais là n’est pas la seule source de sa longévité exceptionnelle. Après des décennies de formation auprès des Pei’en, race extra-terrestre extrêmement avancée mais sur le déclin,  il est devenu faiseur de mondes, astro-paysagiste, et l’un des vingt-sept noms Vivants, véritables incarnations de l’un des dieux du Panthéon Pei’en. Il est ainsi associé à Shimbo de l’Arbre Noir, dieu de la foudre, et le seul dont l’apparence semble humaine. Lui-même n’en croit pas un traître mot, mais ces capacités acquises lui ont permis au XXXIIème siècle de devenir l’un des hommes les plus riches de la galaxie et certainement le plus vieux. En d’autres termes, Francis Sandow est un demi-dieu immortel. Cela n’est guère sans lui poser quelques soucis car, à force de vivre, il en est arrivé à redouter plus que tout la mort. Il s’est ainsi isolé sur sa propre planète, Terre Libre, loin des tracas de la politique et de l’économie, et loin des dangers.

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L’île des morts d’Arnold Böcklin (1883)

Bénéficier d’une longue existence peut permettre de vivre de nombreux amours mais aussi de se faire des ennemis. C’est d’autant plus vrai pour un homme comme Francis Sandow, et parmi ses ennemis certains sont puissants. Il ne l’ignore pas et c’est sans grande surprise qu’il va un jour recevoir des menaces, sous la forme de photographies des gens qu’il a connus et qui ont disparu.  Il découvrira que les « bandes mémoires » renfermant la personnalité de ces gens ont été dérobées par un ennemi dont il ne connait pas l’identité mais dont il ne doute pas qu’il tente de l’amener dans un piège très certainement mortel. Ce piège le ramène sur l’île des morts, un endroit qu’il a conçu des années auparavant en hommage au tableau d’Arnold Böcklin sur une planète de sa création.

On retrouve dans ce texte les thématiques chères à Roger Zelazny : l’immortalité et la mythologie. Sous la forme d’un space-opera, L’île des morts s’inspire des textes mythologiques du passé dans lesquels les dieux s’opposent à travers les hommes, ces derniers n’étant que les pions d’un  affrontement qui les dépasse largement. Et si le texte montre certains aspects pulp avec des personnages, dont Francis Sandow lui-même, qui semblent tout droit sortis des écrits de Jack Vance, Zelazny oriente son roman de façon à dépasser le simple récit d’aventure et écrire une mythologie du futur dans laquelle interagissent différentes espèces intelligentes et les dieux qui les accompagnent. Ce qui séduit dans ce texte n’est pas tant le déroulement de l’aventure elle-même, somme toute très classique, mais l’univers dans laquelle elle se déroule et les personnages que Zelazny animent. Le personnage de Francis Sandow est tout à fait fascinant une fois qu’on dépasse l’image du héros pulp richissime et tout puissant. Francis Sandow est un héros torturé. Ce sont aussi les réflexions qui entourent le récit, que ce soit sur l’immortalité, bien sûr, et la peur de la mort, mais aussi les émotions et les motivations humaines, confrontées à celles d’autres intelligences, qui interpellent. De même, Zelazny explore certains aspects du transhumanisme cher à la science-fiction et amorce des idées qu’on retrouvera dans d’autres œuvres de SF. Par exemple, les bandes qui conservent l’image cérébrale des individus au moment de leur mort, et permettent éventuellement de les ressusciter, rappellent les piles mémoires insérées à la base du cortex dans Carbone modifié de Richard Morgan.

La relecture de L’île des morts à l’occasion de sa réédition en poche chez Mnémos m’a replongé dans les délices de la découverte des grands auteurs de science-fiction. Je l’ai particulièrement apprécié avec le recul acquis, ne serait-ce que pour sa valeur historique et son rôle charnière dans l’œuvre de l’auteur. Au-delà de ces aspects, c’est aussi et surtout une lecture divertissante qui convoque l’émerveillement de la découverte des mondes imaginaires.


Autres avis de lecteurs : Apophis (sur l’intégrale), Lorhkan,


Titre : L’île des morts
Auteur : Roger Zelazny
Éditeur : Mnémos, Coll. Hélios (2 mai 2019)
Traduction : Alain Dorémieux
Nombre de pages : 234
Support : papier



Catégories :Romans

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10 réponses

  1. Ta chronique me rappelle que j’ai l’intégrale et qu’il faudrait vraiment que je m’y penche, merci ! 🙂

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  2. C’est toujours risqué de relire de grandes lectures d’enfance, mais ça ne fait qu’encore plus prouver leur force quand on les apprécie autant à différents moments de sa vie de lecteur. Et ça donne d’autant plus envie de le lire. ^^

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  3. Je me suis offert l’intégrale, et je n’ai lu que la préface.
    Tu me rapelles qu’il faut que je comble cette lacune, surtout que j’aime les textes de Zelazny.

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  4. Faudrait vraiment que je tente un Zelazny un de ces jours. Les Princes d’Ambre sont dans ma wish car c’est un monument. J’avais vu celui-ci aussi comme l’une des œuvres références de l’auteur (à une autre échelle que les princes cependant). Pourquoi pas donc. Belle chronique !

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Rétroliens

  1. L’île des morts – Intégrale – Roger Zelazny | Le culte d'Apophis

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