Mem – Bethany C. Morrow

memPremier roman publié en Mai 2018, Mem de Bethany C. Morrow est un beau livre. Ce n’est pas un livre que je qualifierais de roman de science-fiction, il ne parle pas vraiment de sciences ni d’un futur possible. Nous sommes plutôt dans une uchronie spéculative. Le ton y est mélancolique et introspectif. La trame scénaristique est réduite au minimum, l’action y est inexistante, et le rythme est lent. Mais c’est un beau livre, intelligent, qui propose une réflexion sur la mémoire, voire, en filigrane, sur le devoir de mémoire.

Nous sommes à Montréal en 1925. Dix-neuf ans plus tôt, Dolores Extract No. 1 fut extraite de sa source, à l’âge de dix-neuf ans. Dolores est une mémoire, une « mem », fabriquée dans la clinique du professeur Toutant. Cet universitaire a inventé une technologie permettant d’extraire d’un individu, suffisamment riche pour s’offrir la procédure, un souvenir et de le contenir dans un clone qui sert de dépositaire de cette mémoire. Les souvenirs extraits peuvent être bons ou mauvais, mais il faut vouloir s’en séparer. De la technologie en question, nous ne saurons rien. Elle n’est qu’évoquée dans le livre. Nous ne sommes pas dans un traitement hard-SF à la Egan, même si  les thématiques abordées ici croisent celles explorées par l’écrivain australien dans plusieurs de ses nouvelles et romans. On pense aussi évidemment au film Eternal Sunshine of a Spotless Mind sur la thématique des souvenirs effacés. Mais ce qui intéresse ici Bethany C. Morrow n’est pas tant la source que le devenir des souvenirs eux-mêmes. Ces clones, appelés mems, sont non conscients d’eux-mêmes, et limités à des actions de base comme manger, dormir, et marcher. Peter Watts parlerait de p-zombies. Ils sont gardés dans les sous-sols de la clinique, dans un lieu nommé the Vault. Leur durée de vie est courte. Ils sont la propriété légale de leur source.

Dolores Extract No. 1 est une anomalie. Elle est venue au monde pleinement consciente, avec la totalité des souvenirs de sa source. Reconnue comme personne à part entière par le professeur Toutant, celui-ci lui a permis de vivre indépendamment en dehors de la clinique pendant dix-neuf ans. Elle s’est choisi le nom d’Elsie.

Dix-neuf ans plus tard, Dolores est un esprit brisé. L’extraction de souvenirs, réalisé de trop nombreuses fois, laisse des personnalités discontinues, incohérentes, brisées. Toutes les mem de Dolores qui ont suivi Elsie sont mortes, et Dolores n’est plus en état de subir une nouvelle extraction. Elsie est alors rappelée à la clinique pour être mise à la disposition de Dolores et sa famille, dont elle est toujours légalement la propriété. Ainsi commence le récit d’Elsie qui raconte dans les 192 pages du livre son retour à la clinique et les quelques semaines d’incertitude qu’elle va y passer. Entre réflexions présentes et flashbacks sur sa vie passée, par la voix d’Elsie Mem interroge la nature de l’individu et le rôle de la mémoire sur sa construction, et de l’oubli sur sa déconstruction.

Là est à mon avis le véritable propos du livre. Bethany C. Morrow inscrit son roman dans la réalité historique de la ville de Montréal au début du XXe siècle en faisant appel à différents événements documentés. Dans le même temps, elle convoque une uchronie, non seulement par l’invention d’une technologie imaginaire, mais aussi par le contexte social de son roman. Dolores est une femme noire, issue d’une famille très fortunée, et n’est jamais soumise à une quelconque forme de racisme en ce début du XXe siècle en Amérique du Nord. Inutile d’être très affûté pour se dire qu’il y a quelque chose qui cloche dans ce récit. Ce qui cloche, c’est l’extraction des souvenirs, l’effacement de la mémoire dans la société canadienne qui aujourd’hui tente de se faire croire qu’elle n’a pas connu les problèmes raciaux de son voisin étasunien. A l’image des esprits brisés d’avoir trop oublié du roman, une société ne devient-elle pas schizophrène à force d’omettre ses mauvais souvenirs ? C’est la question qui se pose en filigrane dans le roman de Bethany C. Morrow. D’autant qu’un souvenir ne vit jamais isolé, mais imprègne inévitablement toutes les expériences vécues.


Titre : Mem
Auteur : Bethany C. Morrow
Publication : 22 Mai 2018
Langue : anglais
Nombre de pages : 192
Format : papier et ebook

Sur amazon.fr : MEM (English Edition)



Catégories :Romans

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