The Quantum Thief (Jean le Flambeur 1/3) – Hannu Rajaniemi

quantumthiefJ’ai découvert l’auteur finlandais Hannu Rajaniemi avec la très belle nouvelle The Server and the Dragon, sorte de poésie en prose de hard-SF, publiée en 2012 dans le recueil Engineering Infinity de Jonathan Strahan. Hannu Rajaniemi est un auteur relativement jeune, né en 1978, qui s’est lancé dans l’écriture après l’obtention d’un doctorat en mathématiques physiques à l’Université d’Edimbourg. The Quantum Thief est son premier roman, publié en Angleterre chez Gollancz en 2010, il a reçu le prix Locus en 2011 dans la catégorie premier roman. Il a en outre été traduit sous le titre Le Voleur Quantique et publié chez Bragelonne en 2013.

Si je devais indiquer pour chaque roman chroniqué sur ce blog un niveau d’accessibilité, suivant un type de lecteur, soit « débutant », « confirmé » ou « expert », The Quantum Thief tomberait indéniablement dans la catégorie expert. Il s’agit d’un roman de hard-SF dans lequel le principe du « show don’t tell », cher aux auteurs de SF, atteint un niveau quasi pervers. Si vous n’avez rien compris au roman Accelerando de Charles Stross, évitez The Quantum Thief.

Hell is where all the interesting people are.

Le lecteur est propulsé vers une époque lointaine dans un univers post-singularité, post-humanité, post-histoire, post-terrestre, post- tout ce que vous voulez, où fleurissent les néologismes et les idées nouvelles au détour de chaque phrase sans que rien ne soit jamais expliqué. Les premières pages sont difficiles d’accès et le seul moyen d’aborder sereinement ce roman, et sans aide chimique,  est de se laisser porter par le flot. Les choses s’éclairent progressivement et on finit par oublier le traumatisme de la naissance pour prendre possession de ce monde qui fleure bon l’étrangeté quantique. Le lecteur devra toutefois être familier avec quelques concepts avancés propres à la hard-SF moderne : dématérialisation des corps, téléchargement des esprits, digitalisation de la mémoire, intrication quantique, etc. Ces notions sont considérées comme acquises et l’auteur n’y reviendra pas. Des âmes généreuses (sans doute des pirates gogols) vous ont toutefois préparé des antisèches, et ont concocté un wiki qui peut s’avérer très utile en cours de lecture.

Le voleur

Jean le Flambeur (en français dans le texte) est un voleur. Du genre légendaire à travers tout le système solaire. Un Arsène Lupin de la post-humanité. Il s’est fait attraper et est aux mains des Archons, gardiens et concepteurs d’un simulacre de prison dans lequel il rejoue à l’infini le dilemme du prisonnier.

Congratulations thief, she says, you have Escaped.
Of course they are still million of you in the Prison, so consider yourself lucky.

Mieli, guerrière Oortienne et capitaine du vaisseau IA (évidemment) le Perhonen, s’introduit dans la prison et fait s’échapper Jean, ou du moins une de ses instances. En contrepartie, et sans laisser de place à la négociation, elle exige de lui qu’il vole un artefact. Mais pour cela, il lui faut d’abord retrouver sa personnalité et sa mémoire qu’il a préalablement cachées dans la cité martienne de l’Oubliette. Notons à ce propos qu’Hannu Rajaniemi utilise merveilleusement les très subtils liens entre les sens,  notamment le goût et l’odorat, et la mémoire. Et vogue le Perhonen vers Mars.

Oubliette

La cité martienne est l’une des grandes et belles créations de ce roman. Cité mouvante historiquement créée par le Roi de Mars dans le cadre d’un projet privé de terraformation de la planète, puis détournée de sa fonction d’origine lors du grand collapse de l’économie mondiale, Oubliette est devenue l’un des derniers refuges des humains de base (c’est à dire des humains comme nous les connaissons, nous, lecteurs).

A place where everyone owns their own mind, a place where we belong to ourselves.

Les habitants y protègent jalousement leur intimité derrière le gevulot, principe de cryptographie leur permettant de n’échanger avec autrui que les informations sensorielles, intellectuelles, et mémorielles, qu’ils souhaitent au moyen de clefs publiques et privées. Il est ainsi même possible de se soustraire au regard en se « floutant ». La société est gouvernée par la Voix, on pense au Coryphée des tragédies grecques, une sorte d’e-démocratie constituée sur le consensus des habitants. Le fonctionnement de la société repose sur deux concepts. Le premier est l’exomémoire : une conscience collective des habitants, sorte d’internet accessible par tous tout le temps, support d’échanges des informations, de mémoires, d’expériences. Ainsi à Oubliette, on n’apprend pas une information, on s’en « souvient » en y accédant sur l’exomémoire. Le second est le Temps qui sert de monnaie : chaque habitant porte une montre qui indique le temps qu’il lui reste à vivre. Ce temps révolu, le citoyen devient alors un Quiet, un silencieux, une conscience muette téléchargée dans un des robots qui assurent le bon fonctionnement de la cité, son entretien, sa défense. Cela permet à chacun d’apprécier la valeur de la vie, et de racheter du temps en participant aux tâches collectives. Une fois ce service accompli, le citoyen peut être ressuscité et retrouver sa personnalité et son autonomie. Un crime sera ainsi puni par une mise en Quiet prématurée. La justice est assurée par les Tzaddikkim, êtres anonymes.

Tout ceci n’est qu’une toute petite partie de ce que contient la cité d’Oubliette et je n’ai fait qu’en effleurer la surface. Je n’ai pas parlé de ses multiples habitants, de ses monuments, de ses quartiers, de son ennemi le Phoboi qui ravage Mars, des pirates gogols… Oubliette est un univers en soi, fascinant et admirablement construit.

Le détective

Isidore Beautrelet est un natif d’Oubliette, âgé de 10 années martiennes (soit près de 19 ans terrestres). Etudiant en architecture, il est surtout un génie qui aime résoudre les problème insolubles et auquel les Tzaddikkim font régulièrement appel pour ses talents, tout en lui refusant l’accès à leur organisation. Isidore est le Sherlock Holmes de l’histoire. Isidore a en outre une petite amie, Pixil, qui appartient à une communauté de post-humains qui jouent de l’intrication quantique comme d’autres jouent à colin-maillard, « pour faire des trucs ».

The criminal is a creative artist; detectives are just critics.

Après avoir résolu quelques affaires tordues, Isodore est engagé par Christian Unruh, riche et mystérieux philantrope martien, qui lui demande d’empêcher qu’un certain voleur célèbre ne crash sa soirée Carpe Diem. A partir de là, les deux enquêtes de Jean le Flambeur et Isidore Beautrelet vont se rejoindre pour devenir une sorte d’Arsène Lupin VS Sherlock Holmes post-futuriste.  Il est à noter que si l’histoire s’axe autour de ces deux personnages principaux, les personnages secondaires sont pour certains tout aussi intéressants. Notamment Mieli qui montre des capacités de destruction assez poussées lorsqu’elle s’énerve, ce qui lui arrive assez régulièrement au cours du récit, pour le plus grand bonheur du lecteur que je suis.

Et puis cela devient quelque chose de plus grand, de beaucoup plus grand…

Fighting a cabal of planetary mind-controlling masterminds with a group of masked vigilantes – that’s what life should be all about.

The Quantum Thief est un roman brillant d’inventivité, que j’ai personnellement adoré, mais dont la lecture pourrait dérouter le lecteur non féru de hard-SF de haute voltige. La fin, bien que satisfaisante en soi, appelle à une suite, et de fait, ce roman constitue le premier chapitre d’une trilogie dont les deux volumes suivants sont les romans The Fractal Prince et The Causal Angel, publiés respectivement en 2012 et 2014, mais qui n’ont à ce jour pas été traduits. Ils sont dans ma PAL, et les critiques ne sauraient tarder à venir sur ce blog. Stay tuned.

 

Voir aussi l’avis de Gromovar sur Quoi de neuf sur ma pile.


Sur Amazon.fr : The Quantum Thief (VO), Le Voleur quantique (VF)


Livre : The Quantum Thief (Le Voleur Quantique)
Série : Jean le Flambeur (1/3)
Auteur : Hannu Rajaniemi
Publication : 2010 (VO), 2013 (VF)
Langue : Anglais
Traduction : Claude Manier pour Bragelonne en 2013
Nombre de pages : 336
Format : papier et ebook
Prix : Locus 2011 du premier roman



Catégories :Cycles, Romans

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9 réponses

  1. J’avoue que celui ci ne m’avait pas plu. Non pas que je le trouvais mauvais mais j’était totalement passé à coté de plein de trucs surement parce que je m’ennuyais dés le début et que du coup je suis passé vite et je n’ai strictement rien compris à une grande partie de l’intrigue xD

    Je pense que je le relirais sans doute un jour voir si une seconde lecture m’éclaire sur tout ça 🙂

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    • C’est vrai qu’il faut s’accrocher au début, et je dois avouer avoir eu un peu peur. Mais une fois qu’on se laisse aller, l’histoire devient prenante. Il faut juste lâcher prise comme on dit. Maintenant je suis impatient de lire la suite.

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  2. j’avoue que je l’ai dans ma PAL depuis 2013. Je n’ai pas accroché aux premières pages et je l’ai toujours pas ressorti de ses « oubliettes » 😉 .
    Je ne sais pas dans quelle catégorie me ranger, alors je verrai plus tard quand je me sentirais « prête », si cela vient un jour.

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    • Je pense que tu es largement dans la catégorie expert mais après c’est une question de sensibilité à ça ou pas. C’est une écriture barrée, proche de celle de Stross, mais il ne faut pas s’arrêter au côté hard-SF un peu fofolle, c’est avant tout une expérience sensorielle. Il ne faut pas essayer de tout comprendre (il n’y a pas moyen), juste se laisser porter. C’est un feu d’artifice. Ca pète dans tous les sens, on ne voit pas tout, on ne comprend pas comment ça marche, mais c’est plaisant quand ça résonne jusque dans la poitrine.

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  3. Je l’ai croisé à la bibliothèque dernièrement… et je ne l’ai pas pris. Tu me confirmes que j’ai bien fait ! Entre la hard-sf et la non-traduction des tomes suivants… ^^’

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    • Et il m’a été confirmé que Bragelonne avait abandonné la série. Donc si un autre éditeur ne reprend pas l’affaire, ils ne seront jamais traduits, ce qui à mon avis est à peu près certain. C’est dommage. Je vais continuer la série en anglais tout de même.

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  4. Malgré la non-traduction de la suite, je ne peux que conseiller aux amateurs de SF de se lancer. Même un non initié à la hard-SF peut glaner suffisamment d’éléments pour aimer ce tome; je dirais même que l’effort est d’autant plus gratifiant.

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    • Tu as lu la suite ou juste le premier en français ?

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      • Juste le premier, et il faudrait vraiment que je le relise si je voulais me tenter dans les sentiers velus de la VO. La traduction de ce tome fut sans doute une « erreur » éditoriale, mais qui m’a bien profité. Me mettre à la VO m’intéresse, mais concernant Rajaniemi, je suis réaliste. J’attends toutefois tes chroniques, parce que toutes vos lectures VO à toi, Apophis, Gromovar et les Autres (bravo le respect) me font rêver.

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