Le Cabinet des Infinis (I)

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Lorsqu’on s’enquille à l’année des stères de bois imprimé, et quand bien même on scrute avec des yeux rougis les blogs amis pour éviter les ennuis et les banquiers, inévitablement on rencontre certains échecs. La loi des statistiques règne impitoyable et aveugle.

Tel un cabinet des curiosités au 17e siècle, un meuble dans lequel on rangeait des choses étonnantes, un peu effrayantes, voire morbides, le Cabinet des Infinis est ce meuble sur l’Épaule d’Orion dans lequel je range les livres « infinis » : ceux dont j’ai abandonné la lecture en cours de route. Ne les ayant pas lus, en quelque sorte, je ne peux en proposer une chronique honnête. Mais je peux tout de même en dire deux mots, notamment donner les raisons de mon renoncement.

Cette semaine fut bonne pour le Cabinet des Infinis, puisque les deux livres que j’ai entamés y ont coup sur coup trouvé place. Il s’agit du Cinquième Principe de Vittorio Catani, et de Susto, de lucan, tous deux sortis des presses de La Volte.

(Pour accéder à la fiche du livre, il vous suffit de cliquer sur la couverture.)


Le Cinquième Principe, Vittorio Catani. La Volte, 2017.

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Le Cinquième Principe est un roman dystopique à plusieurs voix. Un roman choral. Les chapitres font se succéder les nombreux personnages, sans que les histoires des uns et des autres ne se croisent vraiment. Il y a beaucoup de choses dans ce livre que je n’ai pas aimées.

Tout d’abord, je l’ai trouvé mal écrit. Que ce soient les dialogues, les descriptions ou les scènes d’action, rien ne se tient solidement. Les dialogues sont souvent incohérents et ne suivent aucune logique que je puisse identifier, se transformant trop souvent en improbable lâcher d’information. Ce type de révélation qui vient de nulle part et que rien ne justifie, sauf la nécessité de faire avancer le récit, constitue ce que j’appelle un deus ex machina cognitif.  C’est le mal. De la même manière, les scènes d’action ne suivent aucun déroulement logique.  Elles seraient impossibles à filmer en l’état. Les personnages, nombreux, dispensables, n’attirent aucune empathie. Les personnages féminins, par ailleurs,  sont soit de vieilles putes soit de jeunes garces, ou à l’inverse, de vieilles garces ou de jeunes putes. Même la jeune femme qui a fait une thèse en science, l’a financée en se prostituant. Mais ce n’est pas grave moralement, puisqu’elle est nymphomane. Je désapprouve.

Le deuxième aspect qui m’a été déplaisant est le fond du livre. Certes, c’est une dystopie, mais l’affrontement entre riches et pauvres, entre méchants et gentils, entre désespoir et plus d’espoir du tout, est si extrême dans l’exagération que cela nuit à la crédibilité du propos. Catani essaye de nous dire que le capitalisme c’est mal, et qu’on abîme la planète. Bien, mais son message se noie dans une cacophonie catastrophiste au delà de la vraisemblance. Et que nous propose Catani pour en sortir ? De courir nu dans les bois pour se livrer à des orgies, ou de s’échapper dans une dimension parallèle. Je pensais que les années 70 appartenaient au passé. Apparemment, non.

Enfin, la physique y est toujours fausse. Il y a deux formes de délits scientifiques en SF. La première relève de la licence poétique, et fait le bonheur de la SF : sabres laser, sauts interstellaires, etc. La seconde relève de l’ignorance et n’a sa place ni en SF ni ailleurs, pas plus qu’une faute d’accord ou une erreur de syntaxe. Exemple : une porte de plexiglas ne peut se fermer en une nanoseconde. On ne survit pas à l’expulsion forcée d’un avion volant à 2000 km/h à 20.000 m d’altitude. Etc.

Finalement, le récit est totalement décousu, ne suit aucune trame narrative à laquelle j’aurais pu me raccrocher. Tout cela me gâche une lecture.

A l’inverse, Nicolas Winter a beaucoup apprécié ce livre, lui accordant un 9/10.


Sur Amazon.fr : Le cinquième principe


Susto, luvan. La Volte, 2018.

LAVOLTE-susto-couverture

Susto est un cas particulier et très Voltien. La Volte est un éditeur indépendant très porté sur la littérature SFFF contemporaine, voire expérimentale, qui a été créé en 2004 pour publier La Horde du Contrevent d’Alain Damasio. C’est un éditeur courageux qui ose. Mais des fois, cela ne passe pas.

Dans les premières pages, j’ai pensé avoir en main un livre qui allait friser le génie. Un peu à la façon de la Horde. Il s’agit là encore d’un livre choral, polyphonique. L’effervescence du style, des styles, le côté expérimental, voire oulipien, de l’approche, m’a tout de suite beaucoup plu. Mais aussi très rapidement lassé. Car ce livre se révèle n’être que ça, un exercice de style et de déconstruction littéraire. Un jeu au détriment de l’histoire. luvan y explore des formes d’écritures, variant les styles, brisant les structures, abandonnant toute chronologie, et abuse des figures de style. Elle a notamment un amour débordant pour l’anacoluthe et ses déclinaisons. Elle s’amuse à l’évidence énormément et je lui trouve un talent certain dans l’exercice. Mais a trop en faire dans l’expérimental, on devient cryptique.

Waldman est allongée.

six, five, four

Haut : lèvres béantes comme ceci

/\
\/

three, two, one

dedans petit tout petit c’est blanc ou cette couleur indéfinie qu’on appelle la lumière

KNOCKED OUT!

Le lecteur que je suis reste en plan, et l’histoire qui aurait pu être intéressante, disparaît complètement derrière la forme trop libre et trop présente de l’écriture. Le livre devient ennuyant. Arrivé au milieu du livre, je ne savais plus qui était qui faisait quoi, ni où dans la chronologie du roman je me situais. Il n’y a que dans la dernière partie, les 100 dernières pages, que l’auteure date les chapitres pour redonner un semblant d’ordre au récit. Ce non-roman, pour la curiosité du geste, j’y retournerai peut-être un jour, dans un an ou deux.

C’est aussi à cela que sert le Cabinet des Infinis, à l’inverse de la broyeuse à papier.


Sur Amazon.fr : Susto




Catégories :Soft-SF

11 réponses

  1. Ce concept d’article est intéressant. Personnellement, je ne chronique jamais un roman abandonné, mais d’une part je comprends tout à fait que d’autres le fassent, et d’autre part j’abandonne en gros un livre tous les un an et demi, donc finalement le problème ne se pose quasiment jamais. Mais sinon, mon pauvre, tu n’as vraiment pas de chance ces derniers temps, deux à la suite, c’est carrément dur.

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  2. A vrai dire, j’ai hésité. Puis je me suis dis que le livre abandonné pour une raison ou une autre faisait intégralement partie de l’expérience du lecteur. Je ne suis pas critique professionnel, je suis juste un lecteur qui relate ses lectures sur un blog. Cette expérience a donc sa place sur ce blog. Du temps de ma jeunesse folle, j’écrivais des critiques de théâtre. Lors d’une représentation catastrophique au Festival d’Avignon, j’ai quitté le Palais des Papes au beau milieu de la pièce. Le soir même, le metteur en scène m’invitait à écrire tout de même une critique, affirmant que quitter une mauvaise représentation faisait partie du spectacle vivant. C’est ici la même chose.

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  3. J’aime bien cette idée.

    Je t’avoue que je me méfie des dystopies anticapitalistes. Mon propos va se faire politique, mais j’ai l’impression que, lorsqu’on cause anticapitalisme, des biais cognitifs massifs -et notamment de confirmation- sont à l’oeuvre. Je ne vois plus que ça : les biais de l’auteur. Cela m’empêche toute immersion réelle. Ce fut le cas, par exemple, avec Chair à Pavé, première nouvelle du recueil « Les Années Fléaux », de Norman Spinrad.

    J’y vois l’étalage d’un vieux préjugé selon lequel « les pauvres sont de plus en plus pauvres, et les riches de plus en plus riches », et qui fait de l’argent, la monnaie, la thune, l’origine de tous les maux…
    Non seulement, c’est factuellement faux, mais c’est si courant comme erreur que l’indulgence ne vient plus tempérer l’ennui.

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  4. « J’y vois l’étalage d’un vieux préjugé selon lequel « les pauvres sont de plus en plus pauvres, et les riches de plus en plus riches », et qui fait de l’argent, la monnaie, la thune, l’origine de tous les maux… »
    De mon côté, je suis d’un avis absolument contraire.
    Dommage que ta vision ne soit pas plus étayée que ça mais il est vrai que l’endroit n’est pas idéal pour ce faire.

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  5. J’encourage pleinement les discussions du moment qu’on reste dans le champ littéraire.

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  6. J’aime beaucoup ce terme très poétique de « cabinet des infinis » 🙂 C’est toujours intéressant de chroniquer des livres abandonnés en cours de route, tout comme les chroniques de livres appréciés, cela permet au lecteur de forger son avis !

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  7. J’ai adoré ton introduction et le titre de ton article!

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